L'Inde et la Coupe du Monde de Football : Histoire d'une Absence

Malgré plus d’un milliard d’habitants, le niveau footballistique de l’Inde laisse franchement à désirer. L’un des plus grands pays de la planète n’est jamais parvenu à se qualifier pour une Coupe du monde. Pire, son palmarès en compétitions internationales est presque vierge. La sélection nationale indienne de football, surnommée les Blue Tigers, a une histoire riche, mais reste un acteur modeste sur la scène internationale.

Bien que l’Inde ait connu des succès continentaux dans le passé, elle peine à s’imposer dans le football mondial. L’Inde ne s’est jamais qualifiée pour une Coupe du Monde. En 1950, le pays s’était hissé par défaut pour le tournoi au Brésil après le retrait de plusieurs équipes, mais a refusé d’y participer (souvent attribué, à tort, au refus de jouer en chaussures - la raison principale étant des contraintes financières et un manque de préparation).

Malgré une finale perdue en 1964, l’Inde n’a jamais vraiment brillé non plus en Coupe d’Asie avec seulement cinq participations en 1964, 1984, 2011, 2019 et 2023, et des résultats modestes. Son meilleur classement FIFA a été 94ᵉ en 1996, et oscille généralement entre la 100ᵉ et la 110ᵉ place. Sous l’entraîneur Igor Štimac, la sélection a tout de même montré des progrès récents, notamment en remportant la Coupe de la SAFF 2023.

Malgré un fort potentiel avec une population massive et un engouement croissant, le football indien reste limité.

Un Forfait Légendaire : La Coupe du Monde 1950

En 1950, l’équipe nationale est qualifiée pour la Coupe du monde organisée au Brésil. Elle doit affronter au premier tour l’Italie, tenante du titre, la Suède et le Paraguay. Mais elle ne disputera finalement aucun match.

Il est un mythe puissant qui, heureusement, tend désormais à s’étioler : l’Inde aurait été privée de la Coupe du monde au Brésil parce que la FIFA interdit à ses joueurs de pratiquer pieds nus, trahissant ainsi l’insupportable mépris de la toute-puissante organisation mondiale vis-à-vis des sans-grades du football.

En 1950, l’équipe nationale est qualifiée pour la Coupe du monde organisée au Brésil. Elle doit affronter au premier tour l’Italie, tenante du titre, la Suède et le Paraguay. Mais elle ne disputera finalement aucun match.

En cause, la fâcheuse habitude qu’ont les joueurs indiens d’évoluer pieds nus sur le terrain. Or, pour la FIFA, les règles sont claires : « Le port des chaussures est obligatoire pour tous les joueurs -et sur le terrain tout au moins- lors du tournoi de Rio », rappelait M. Escartin, membre de la commission d’arbitrage, dans les colonnes de « France Football » en avril 1950. Les responsables de la fédération indienne ont été officiellement prévenus quelques semaines avant le début de la compétition.

Pourtant, deux ans auparavant, à Londres, l’ex-colonie de l’empire britannique, tout juste indépendante, avait participé au tournoi de foot des Jeux Olympiques. Dans l’équipe, ils étaient plusieurs à jouer pieds nus. Ce qui ne les a d’ailleurs pas empêchés d’inscrire un but contre la France lors du premier tour, perdu de justesse (2-1). Mais voilà, la Coupe du monde de foot, ce n’est pas les JO. Tenue correcte exigée sur les vertes pelouses du Mondial !

Qualifiée sans jouer, du fait des forfaits en Asie, l’Inde devait prendre la route de Rio. Elle s’y était préparée et avait été placée dans le groupe de l’Italie, de la Suède et du Paraguay.

Brusquement, toutefois, l’Inde annonça officiellement son forfait le 23 mai 1950. Un télégramme laconique, auquel devait succéder une lettre d’explication. D’une part, c’est la FIFA qui organisait le tournoi de football des Jeux olympiques, tout comme elle organisait la Coupe du monde. Si elle autorisa les Indiens à joueur pieds à Londres en 1948, puis à Helsinki en 1952, il est peu probable qu’elle ne les autorisa pas à jouer pieds nus au Brésil en 1950.

D’autre part, l’Inde envoya une délégation à Londres et à Helsinki : elle avait donc bien les moyens d’en envoyer une au Brésil. C’est un fait que la All India Football Federation (AIFF) ergota et avança des difficultés financières, mais les fédérations du Bengale, de Mysore et du Maharashtra se mobilisèrent.

Quel fut alors le problème ? Difficultés d’organisation, désaccord sur le choix des joueurs, peur d’être ridicules ? Il y a surtout que, pour les Indiens en 1950, la Coupe du monde représentait peu de choses. La vraie compétition mondiale était pour eux les Jeux olympiques.

Personne n’a jamais affirmé que la raison principale du forfait soit l’obligation de portée des chaussures adaptées. Les coûts de déplacement et le manque de préparation de l’équipe sont des raisons qui ont dû également jouer fortement dans la décision de déclarer forfait.

En effet, à l’époque la Coupe du Monde n’était que très peu connue sur les rives du Gange et la fédération n’avait aucunement conscience de l’impact de cet événement sportif.

Coupe d'Asie des Nations 1964 : Une Qualification Miraculeuse

Qu’a-t-il bien pu se passer pour que l’Inde figure tout à coup parmi les meilleures équipes de son continent ? L’Inde avait-elle une génération particulièrement douée ? La réponse se trouve en partie hors du terrain.

Les qualifications pour la Coupe d’Asie des Nations 1964 reflètent bien plus la situation politique de l’époque que le niveau footballistique du continent. Israël, le pays hôte, est qualifié d’office. Mais la perspective d’un déplacement dans l’Etat juif pose des problèmes politiques pour plusieurs pays.

Pour eux, il est hors de question de se rendre dans un pays qu’ils ne reconnaissent pas, et tant pis pour le football. Dans le groupe Ouest des qualifications à la Coupe d’Asie, l’Iran, le Sri Lanka et l’Afghanistan accompagnent l’Inde. La situation est similaire dans d’autres groupes de qualification.

Dans la zone Centre 1, la Birmanie, Singapour et le Pakistan se retirent, laissant la Malaisie seule et finalement reversée dans le groupe Centre 2, où le Cambodge et l’Indonésie font défaut, mais où la Thaïlande, Hong-Kong et le Sud-Vietnam restent en lice.

Enfin, dans le groupe Est, c’est la très politique question de l’existence de Taïwan qui pose problème. Les Philippines et la Chine déclarent ainsi forfait, tandis que le Japon se retire de la compétition pour des raisons financières.

Après des qualifications tronquées, la phase finale peut avoir lieu sous la forme d’une poule unique, lors de laquelle les matchs sont disputés en 80 minutes. Outre Hong-Kong, seul pays s’étant qualifié sur le terrain mais Petit Poucet annoncé, la compétition s’annonce rude pour remporter le tournoi.

Israël est une équipe solide, avantagée par l’organisation des matchs à domicile. La Corée du Sud est championne d’Asie et a des moyens à faire valoir.

Les Blue Tigers ont remporté les Jeux d’Asie deux ans plus tôt et leur équipe figure parmi les meilleures du continent depuis près d’une décennie, sous l’impulsion du sélectionneur Syed Abdul Rahim, alors réputé pour ses bonnes connaissances tactiques et sa discipline de fer. Lors des Jeux d’Asie, l’Inde a battu la Thaïlande, le Japon, le Sud-Vietnam et la Corée du Sud pour s’adjuger la médaille d’or.

La sélection peut compter sur des joueurs comme Peter Thangaraj (élu meilleur gardien d’Asie en 1958), le défenseur Jarnail Singh, ou encore l’attaquant et joueur de cricket Chuni Goswani dans sa quête de victoire continentale.

Pour disputer la Coupe d’Asie des nations, c’est le Britannique Harry Wright qui est désigné. L’homme, entraîneur reconnu par la FA, connaît bien l’Inde puisqu’il y officie comme formateur auprès des entraîneurs locaux dans l’Institut national du sport, à Patiala.

Harry Wright n’est pas connu qu’en Inde. Ancien gardien, il a tenu pendant trois ans les cages de Charlton et est aussi passé par Derby County ou encore Colchester United. Il compte même une sélection avec les Three Lions. Il entraîne même Everton en First Division en 1956.

Le matin de leur entrée en lice, les Blue Tigers subissent un nouveau coup de bambou : lorsqu’ils se lèvent pour préparer leur rencontre face à la Corée du Sud, ils apprennent que leur Premier ministre, Jawaharlal Nehru, est décédé. Le choc est grand et la sélection indienne demande à reporter le match.

La requête est rejetée par les organisateurs, sous prétexte que le calendrier de la compétition est trop serré. Les joueurs indiens confirmeront par la suite avoir eu toutes les peines du monde à se concentrer sur le match.

Israël, qui a battu Hong-Kong, est le deuxième adversaire de l’Inde. Hong-Kong, dernière étape du périple indien en Israël, est battu (3-1) et les Blue Tigers doivent attendre 24 heures pour connaître leur classement final. La dernière rencontre, entre Israël et la Corée du Sud, déterminera le vainqueur de la Coupe d’Asie. En cas de victoire coréenne, l’Inde, la Corée et Israël seraient à égalité de points, mais les Indiens auraient une meilleure différence de buts. Les Coréens doivent l’emporter par plus de deux buts d’écart pour devenir champions d’Asie.

Pour l’Inde, la déception est grande. Harry Wright est vivement critiqué pour sa gestion de l’équipe, ses choix tactiques ayant été l’objet de nombreuses interrogations au pays. Pire, il n’aurait pas été en mesure de faire régner la discipline au sein du groupe. Le coach britannique est limogé et l’Inde, passée tout près d’un exploit continental, quitte le devant de la scène footballistique.

Le Contexte Socio-Économique et Politique

Pourquoi un pays aussi vaste, avec un réservoir de talents théoriquement immense, n’a-t-il jamais produit une équipe de premier plan ? Entre manque d’infrastructures, culture sportive dominée par le cricket et faible soutien institutionnel, de nombreux freins expliquent cette anomalie.

Lors de la 141e Session du CIO organisée à Bombay en 2021, le Premier ministre indien, Narendra Modi, avait largement vanté les mérites du sport dans une société : « Le sport est un élément très important de notre culture, de notre mode de vie. Il a toujours été un volet important de notre histoire. Nous, les Indiens, ne sommes pas seulement des amateurs de sport, mais nous vivons notre vie par le sport. Il n’y a pas de perdants dans le sport, il n’y a que des gagnants et des apprenants. Le langage du sport est universel, l’esprit du sport est universel. Le sport n’a d’autre but que de s’exprimer. Il renforce l’humanité et lui donne l’occasion de s’épanouir. À travers le monde, tout athlète peut battre des records, mais c’est l’humanité entière qui s’en réjouit. Le sport est une famille et un avenir. Le sport n’est pas simplement un moyen de gagner des médailles, mais un vecteur pour gagner le cœur des gens. Le sport appartient à tout le monde. Il s’adresse à tous. Le sport ne crée pas seulement des champions. Il fait aussi la promotion de la paix, du progrès et du bien-être. Le sport est un moyen très fort et très puissant de connecter le monde ».

Malheureusement, hormis quelques disciplines, l’Inde est quasiment invisible dans la majorité des sports les plus pratiqués et populaires dans le monde, surtout dans le monde du football.

Depuis son accession au poste de Premier ministre en 2014, Narendra Modi a mis en œuvre diverses initiatives pour promouvoir le sport en Inde, renforçant ainsi l’image du pays sur la scène internationale. Le gouvernement a lancé plusieurs programmes pour encourager la pratique sportive et améliorer les infrastructures, tels que Khelo India. Ce programme vise à développer le sport à la base en identifiant et en soutenant les jeunes talents, tout en améliorant les infrastructures sportives à travers le pays.

Il y a certes eu des investissements accrus avec un budget national dédié au sport qui a été augmenté, reflétant une volonté de soutenir diverses disciplines sportives. Malheureusement, la vérité du terrain est loin d’être aussi glorieuse, puisque les infrastructures sont loin d’être aux normes pour briller à l’international.

Certains observateurs estiment que le gouvernement Modi instrumentalise le sport pour renforcer son image nationale et internationale, ce qui peut parfois éclipser les besoins réels des athlètes et des infrastructures sportives de base. Le gouvernement de Narendra Modi utilise le sport, notamment le yoga, comme un levier de soft power.

Dès le début de son mandat, Modi a créé un ministère dédié au yoga et a œuvré pour l’établissement de la Journée internationale du yoga le 21 juin. Cette initiative vise à diffuser la culture indienne et à renforcer son influence culturelle à l’étranger.

L’Inde a formalisé sa candidature pour accueillir les Jeux Olympiques de 2036, démontrant son ambition de s’affirmer sur la scène sportive internationale. Ces efforts reflètent une stratégie visant à utiliser le sport comme vecteur d’influence culturelle et diplomatique, renforçant ainsi le soft power de l’Inde sous la direction de Narendra Modi.

Depuis son accession au poste de Premier ministre en 2014, Narendra Modi a été l’objet de diverses critiques concernant sa gouvernance et ses politiques. Des observateurs ont mis en lumière une érosion des institutions démocratiques en Inde sous son mandat.

Des accusations d’instrumentalisation de la justice et de harcèlement des opposants politiques ont été formulées. Le gouvernement de Modi a été accusé de tenter de réécrire l’histoire de l’Inde pour promouvoir une vision nationaliste hindoue.

Malgré une croissance économique notable, l’Inde fait face à des défis tels que le chômage élevé parmi les jeunes diplômés et une classe moyenne stagnante. Certains analystes craignent que le pays ne parvienne pas à atteindre le statut de nation développée d’ici 2047, comme le souhaite Modi.

La montée du nationalisme hindou a exacerbé les tensions entre les communautés religieuses. Des incidents de vandalisme ciblant des lieux de culte musulmans et chrétiens ont été signalés, alimentant les préoccupations concernant la protection des minorités.

La Prédominance du Cricket

Le cricket occupe une place centrale dans la société indienne, bien au-delà d’un simple sport. Il est souvent considéré comme une véritable religion en Inde, unifiant des millions de personnes à travers les castes, les religions et les régions.

Bien que le hockey sur gazon soit officiellement le sport national de l’Inde, le cricket est de loin le plus populaire. Il est pratiqué dans les rues, les écoles et les villages, et suivi avec ferveur à la télévision.

L’Inde utilise le cricket comme un outil diplomatique, notamment dans ses relations avec le Pakistan. Les rencontres entre les deux nations sont chargées d’émotions et suivies par des millions de personnes.

Grâce à la Indian Premier League (IPL), le cricket indien s’impose comme une puissance économique et culturelle mondiale, attirant les meilleurs joueurs étrangers et générant des milliards de dollars. L’IPL, créée en 2008, est aujourd’hui l’une des ligues sportives les plus riches au monde, avec des contrats de diffusion s’élevant à plusieurs milliards de dollars.

Les joueurs de cricket, comme Virat Kohli ou Sachin Tendulkar, sont considérés comme de véritables idoles et jouissent d’une immense influence médiatique et commerciale.

A contrario, le football est presque invisible. Même au sein de l’énorme diaspora indienne présente au Royaume-Uni, rares ont été les joueurs qui ont réellement explosé dans les championnats écossais, gallois, irlandais ou anglais.

Néanmoins, toutes les anciennes colonies ou autres pays du Commonwealth ne sont pas représentés : il n’existe presque aucune trace d’Indiens ni de Sud-Asiatiques dans le football britannique. En 146 ans de football, aucun Britannique d’origine indienne n’a joué pour l’Angleterre.

Le cricket, plus qu’un sport en Inde

L'Émergence Timide du Football

Bien que le cricket demeure le sport prédominant en Inde, le football a gagné en popularité ces dernières années. L’Indian Super League (ISL), lancée en 2013, a attiré l’attention sur le football en Inde, en accueillant des joueurs internationaux renommés et en augmentant la visibilité du sport.

On peut notamment citer David Trezeguet, Nicolas Anelka, Alessandro Del Piero, Marco Materazzi, Luis García, Fredrik Ljungberg, Alessandro Nesta et Joan Capdevila.

Il y a également eu des régions à forte culture footballistique comme les états du Bengale occidental, de Goa et du Kerala qui possèdent une riche tradition footballistique, avec des clubs historiques tels que Mohun Bagan et East Bengal.

Lors des Jeux olympiques de Paris 2024, l’Inde a remporté un total de six médailles, se classant à la 23ᵉ place au tableau final. Des résultats qui semblent très insuffisants pour un pays aussi vaste et peuplé.

La domination du cricket en Inde laisse peu de place aux autres disciplines comme le football, l’athlétisme ou le hockey sur gazon (qui était historiquement le sport national).

Mohun Bagan et l'IFA Shield : Un Événement Fondateur

Il faut imaginer Calcutta - aujourd’hui Kolkata - au début du XXe siècle. Le port grouillant où s’affairent des milliers d’hommes pour la Compagnie anglaise des Indes. Le Fort Williams, symbole de la puissance militaire des colons britanniques, au cœur d’une capitale qu’ils ont construite sur mesure pour leurs intérêts.

Il faut rappeler la violence de la colonisation : les coups quotidiens, les injustices, le pillage des richesses. Il faut redire le bouillonnement de Calcutta à l’époque, quand les intellectuels indiens se réunissaient au célèbre Indian Coffee House et esquissaient leurs plans pour gagner l’indépendance.

Et dans les années 1900, Calcutta, située dans le Bengale, c’est aussi une vibrante terre de foot. Les Britanniques exportent leur sport au sein de toutes leurs colonies. Les élites indiennes se prennent au jeu et créent leurs clubs. Mohun Bagan, fondé en 1889, est celui qui brille.

Au début du siècle, l’équipe tape quelques équipes anglaises dans des coupes mineures, comme la Gladstone Cup. Mais rien ne vaut l’IFA Shield, la plus prestigieuse compétition de football jouée en Inde et son trophée géant financé par des maharajas et deux riches anglais.

Depuis sa création en 1893, l’IFA Shield est trusté par des régiments de l’armée britannique ou des clubs de colons aux noms improbables (Royal Irish Rifles ou Gordon Highlanders). À l’époque, le foot est un moyen comme un autre pour les Anglais de légitimer leur domination.

Mohun Bagan obtient le droit de participer pour la première fois à l’IFA Shield en 1909. Même échec l’année suivante. Mohun Bagan est alors raillé par les autres clubs indiens de Calcutta. La barre serait trop haute pour eux.

Les critiques touchent Shibdas Bhaduri, l’ailier virevoltant de l’équipe. Il prospecte et monte un commando pour l’édition 1911 : onze joueurs - aucun remplaçant - chargés d’aller gagner la coupe.

Sur le papier, l’effectif n’a pas de quoi effrayer les régiments anglais. Il y a donc Shibdas Bhaduri, vétérinaire à la ville. Il y a Mukherjee, le gardien, un anonyme ouvrier du bâtiment. Il y a le frère de Shibdas Bhaduri, Bijoydas, et Sukul, deux types qui gagnent un peu d’argent dans le business de l’opium. Il y a aussi trois étudiants. Seul le défenseur Chatterjee, un professeur, possède une paire de crampons. Un luxe que ne peuvent s’offrir ses coéquipiers.

Ils en auraient pourtant besoin. L’IFA Shield se déroule en juillet, pendant la mousson. Ce qui offre une sacrée gadoue pour terrain de jeu. Mohun Bagan commence par un premier exploit. Une victoire 3-0 à 10 contre 11, Chatterjee n’ayant pas été libéré par sa fac.

Les Bengalis commencent à s’enflammer lorsque leur équipe passe enfin le tour suivant et se retrouve en quarts de finale. Près de 40 000 personnes viennent voir Mohun Bagan prendre sa revanche contre les Rifles Brigades, bourreaux de l’édition précédente. 1-0, un but de Bijoydas Bhaduri.

Après une victoire épique sur deux matchs en demi-finales, Mohun Bagan se qualifie pour la finale. C’est la première fois qu’une équipe composée d’indiens atteint ce niveau. La nouvelle fait le tour de Calcutta et même des régions alentours. Des trains sont spécialement affrétés pour faire venir des villageois et des badauds du Bihar ou de l’Assam, les États voisins. Tous ont entendu qu’il se passait quelque chose dans la capitale.

Le match contre le East Yorkshire Regiment doit débuter à 17h30 le 29 juillet 1911. Dès le matin, les entreprises de la ville tournent au ralenti : des milliers d’Indiens ont déserté leur travail, bien décidés à se pointer au Maidan, où se déroule le match. Certains achètent des billets quinze fois leur prix. Les prémices du marché noir.

Une moitié des tribunes de fortune est trustée par des Bengalis de castes supérieures, l’autre par l’élite anglaise. L’ambiance est tendue, certaines aristocrates anglaises brûlant des effigies aux couleurs de Mohun Bagan. Le reste de la foule se masse dans les autres espaces proches du terrain, non sans mal.

Conscients qu’une bonne partie des spectateurs ne verra rien du match à cause de l’affluence folle, des volontaires trouvent la parade : ils jetteront en l’air des cerfs-volants aux couleurs de l’équipe qui inscrit un but.

Le match se joue selon les standards de l’époque, soit deux mi-temps de 25 minutes et des équipes organisées en 2-3-5, le schéma tactique en vogue. Le temps est doux et pour une fois, le terrain sec. Le premier acte offre une bataille âpre, où aucune équipe ne prend l’ascendant.

À la reprise, ça s’anime. À un quart d’heure de la fin, le sergent Jackson claque un coup franc direct et donne l’avantage au East Yorkshire Regiment. Pas de quoi paniquer du côté de Mohun Bagan, équipe de money time. Cinq minutes plus tard, Shibdas Bhaduri slalome dans la défense et égalise. Des cerfs-volants verts ou bordeaux flottent dans le ciel.

Ils sont encore en train de perforer le ciel quand, à deux minutes de la fin, Shibdas Bhahuri s’échappe. Il offre un caviar à son avant-centre, Abhilash Gosh, qui conclut. Victoire 2-1, Mohun Bagan devient la première équipe indienne à remporter l’IFA Shield.

Calcutta s’enivre, consciente que ça dépasse le football. Dans les rues, des musulmans, des hindous des hautes et basses castes célèbrent ensemble leur victoire. Une union irréelle, qu’aucun mouvement politique pour l’indépendance n’a réussi à faire jusque-là.

Et surtout, une certitude : celle que les Britanniques ne sont pas supérieurs. « Le terrain de football était le seul endroit où l’on était à égalité. Cette victoire a donné de la fierté au peuple, elle a posé les bases d’un idéal de liberté. Grâce à celle-ci, le mouvement pour l’indépendance a pu grandir », juge Dhiman Sarkar, journaliste pour le Hindustan Times.

Aujourd’hui, dans les avenues de Kolkata, il y a toujours un vendeur de thé, une grand-mère ou un gamin pour rappeler au visiteur l’histoire du « 11 immortel ». À l’entrée du centre d’entraînement de Mohun Bagan, aujourd’hui plus beau palmarès du foot indien, le banc sur lequel ont posé les joueurs de l’époque a été restauré et est mis en évidence. L’épopée est inscrite dans les livres d’histoire et est vue comme premier pas vers l’indépendance. Bien avant Gandhi.

Une délicieuse légende, trop belle pour être totalement vraie, résume tout. Alors porté en triomphe par des milliers de supporters à la sortie du terrain, Shibdas Bhaduri est interpellé par un brahmane. L’homme pointe le drapeau britannique flottant sur le Fort Willliams et demande au héros : « Quand est-ce que vous allez le faire tomber ? » Bhaduri a répondu : « Lorsque nous gagnerons à nouveau l’IFA Shield. » Mohun Bagan a remporté pour la seconde fois le trophée en 1947.

Tableau : Participations de l'Inde à la Coupe d'Asie

Année Résultat
1964 Finaliste
1984 Phase de groupes
2011 Phase de groupes
2019 Phase de groupes
2023 Phase de groupes

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