L'Histoire du Hockey Féminin au Québec: Des Pionnières à la PWHL

Le hockey sur glace, sport roi au Canada, a une histoire riche et passionnante, tant chez les hommes que chez les femmes. Au Québec, cette histoire est marquée par des pionnières audacieuses et des développements récents prometteurs pour l'avenir du hockey féminin.

L'équipe de hockey féminin d'Isobel Stanley en 1890.

Les Débuts du Hockey Féminin au Canada

L’histoire du hockey sur glace féminin débute quasiment en même temps que le premier match de hockey sur glace masculin a lieu en salle. En effet, en 1889, quelques mois après que Lord Stanley a vu son premier match de hockey lors du Carnaval d’hiver de Montréal, la presse locale rapporte qu’une de ses filles, Isobel, a joué au sein d’une équipe composée de jeunes filles de la maison du gouverneur et a battu une autre formation féminine. Avant la fin du siècle, des équipes se créent un peu partout au Canada.

Au début du XXe siècle, les équipes féminines abondent partout au Canada. À cette époque-là, les longues jupes des femmes, étaient utiles pour protéger le filet. L'université McGill à Montréal était la première à introduire une équipe de hockey féminin en 1894. La première ligue féminine fut organisée au Québec en 1900; elle se composait de trois équipes.

Manon Rhéaume: Une Pionnière Inoubliable

Parmi les figures emblématiques du hockey féminin québécois, Manon Rhéaume occupe une place de choix. Née en 1972, cette gardienne de hockey canadienne a marqué l'histoire par son talent et sa détermination.

Manon Rhéaume, une figure emblématique du hockey féminin québécois.

Au début des années 90, les compétitions féminines de hockey ne courent pas les rues. Alors il faut se rendre à l’évidence : à l’âge adulte, Manon n’a aucune chance de faire carrière dans ce sport. Enfin, à moins que… elle ne devienne meilleure que des garçons ? En fait, à force de s’entraîner avec son père et son frère, Manon devient vraiment très, très douée.

Au point que vers l’âge de 11-12 ans, elle devient par exemple la première fille à participer au Tournoi international de hockey pee-wee de Québec. (Tournoi normalement réservé aux joueurs masculins.) Mais le meilleur reste à venir : En 1992, à l’âge de 20 ans, elle devient la première femme à jouer un match de la LNH (Ligue Nationale de Hockey), et même à signer un contrat de hockey professionnel.

Elle remporte également deux médailles d’or aux Championnats du monde de hockey féminin (1992 et 1994) et une médaille d’argent aux Jeux olympiques de Nagano en 1998 avec l’équipe nationale du Canada.

Alors oui, je vois les mauvaises langues venir : Derrière cette belle histoire, Manon n’a remporté des titres qu’en hockey féminin. Et son passage en LNH (compétition masculine) est assez bref : elle ne participe en tout qu’à 2 matchs préparatoires. Néanmoins, même malgré ça, le parcours de Manon Rhéaume reste exceptionnel.

Parce que la LNH, ça reste la Ligue dont rêvent des milliers de joueurs hommes à travers les États-Unis et le Canada. Pourtant, seule une infime portion d’entre eux réussiront vraiment un jour à se hisser à un tel niveau. Donc Manon a accompli une chose très difficile pour les hommes… et qui avant elle était quasi impossible pour une femme et ça, ça mérite un respect infini.

La Professional Women’s Hockey League (PWHL): Une Nouvelle Ère

Le 1er janvier rime avec nouvelle année. Mais pour le hockey féminin, c’est carrément une nouvelle ère qui se dessine dès ce jour de l’An 2024 avec le lancement de la Professional Women’s Hockey League (PWHL, traduite LPHF au Québec), la grande ligue pro féminine tant attendue et qui faisait cruellement défaut au hockey.

En Amérique du Nord, le hockey féminin a toujours été une affaire de concurrence. Il n’y a qu’à voir les ligues féminines qui se sont succédé à travers le temps : la Central Ontario Women’s Hockey League (1992-1998), la National Women’s Hockey League (1999-2007), la Western Women’s Hockey League (2004-2011), la Canadian Women’s Hockey League (2014-2019), de nouveau la NWHL qui s’est ensuite transformée en Premier Hockey Federation (2015-2023), et enfin la Professional Women’s Hockey Players Association (2019-2023).

Ces ligues ont coexisté, tant bien que mal, et elles n’ont jamais offert des conditions professionnelles telles que les joueuses pouvaient l’espérer. Disposer d’une ligue professionnelle, rémunératrice mais aussi novatrice sur bien des aspects, c’était la volonté des meilleures joueuses, qui avaient créé la PWHPA en 2019.

Le businessman milliardaire Mark Walter et la légende du tennis Billie Jean King sont les personnages clefs derrière la nouvelle ligue professionnelle. En rachetant la PHF, ils ont forcé sa fermeture pour laisser le champ libre à la grande ligue pro. Mais il faudra convaincre, car elle sera évidemment attendue au tournant.

La PWHL s’est lancée dans une course contre la montre avec une « to do list » bien difficile à respecter, ce qui permet de relativiser les loupés successifs. Depuis la dissolution de la PHF le 29 juin, tout est allé très vite ces derniers mois. La journaliste de Radio-Canada Christine Roger parlait à juste titre « d’un avion qui se construit en vol ».

Il était impensable d’avoir une saison 2023-24 sans hockey féminin, cela aurait été catastrophique pour les joueuses. La PWHL a le mérite d’avoir tout fait pour lancer cette demi-saison qui, finalement, servira d’appât pour la première saison complète en 2024-2025, prévue à l’automne 2024, la vraie saison, celle qui sera le déclencheur.

Équipes de la PWHL
Équipe Ville
Montréal Montréal, Québec
Toronto Toronto, Ontario
Ottawa Ottawa, Ontario
New York New York, État de New York
Boston Boston, Massachusetts
Minnesota Saint Paul, Minnesota

Le plus important est évidemment l’aspect financier, le fait que les hockeyeuses puissent vivre de leur passion, sans avoir de boulot à côté, est primordial. Les salaires annuels s’étalent de 35 000, le montant minimum qui sera augmenté de 3% chaque année, à 80 000 dollars annuels voire plus, sachant que le transport et les repas sont pris en charge.

La Directrice générale de Montréal Danièle Sauvageau, malgré sa longue expérience, confiait à la Presse qu’elle était impressionnée par un tel niveau d’encadrement dans le hockey féminin. La PWHL a d’emblée acquis une sécurité financière par la simple présence de Mark Walter, très investi dans le sport, dans son conseil d’administration.

En guise de cadeau de Noël, la PWHL a officialisé le 28 décembre un accord avec Air Canada, qui ne se contentera pas d’être la compagnie qui embarquera les six équipes, mais qui se chargera également de promouvoir la ligue et le hockey féminin, avec notamment une campagne « We All Fly » destiné aux jeunes hockeyeuses.

Les joueuses bénéficieront d’infrastructures optimales puisqu’elles évolueront dans des enceintes universitaires (Toronto, Boston), d’équipe junior (Ottawa), AHL (New York) et même NHL (Minnesota). Montréal jouera à l’Auditorium de Verdun avec une capacité de plus de 4000 places.

La PWHL avait rapidement fait savoir que certaines rencontres se disputeront sur « glace neutre », le Xcel Energy Center de St. Paul au Minnesota ne sera pas la seule arène NHL à devenir le théâtre de la ligue professionnelle féminine. Les tickets se sont rapidement arrachés, particulièrement au Canada, Toronto écoulant rapidement son stock d’abonnements à la saison. Les trois équipes canadiennes ont finalement vendu tous leurs billets à domicile.

À sa première, Ottawa établira, avec plus de 8000 spectateurs, un record pour un club féminin non universitaire (l’Université du Wisconsin détenant un record de 15 000 personnes en NCAA). En matière de couverture médiatique, c’est également du jamais vu. La PWHL souhaitait voir ses 72 matchs retransmis, facilement accessibles à tous et visibles au plus grand nombre. C’est chose faite.

Au Canada, où un vrai engouement a été créé, Sportsnet, TSN et CBC se partageront la retransmission, RDS et Radio Canada au Québec. Les réseaux locaux se chargeront des États-Unis, à l’image de NESN pour Boston, MSG Networks pour New York et Bally Sports pour Minnesota.

The First GIRL in the NHL - The Story of Manon Rheaume

La PWHL a su créer une attente considérable, et elle est en train de capitaliser dessus. A défaut d’avoir les logos, et malgré le parcours du combattant dans un laps de temps très court, la PWHL propose un produit alléchant en offrant ce qui se fait de mieux au hockey féminin.

La PWHL a adopté des règles calquées sur la NHL mais adaptées au hockey féminin. Les mises en échec ne sont pas autorisées malgré le fait qu’elles soient en vigueur dans les championnats féminins en Suède avec une expérimentation réussie. Le camp d’Utica, organisé début décembre afin de définir les effectifs mais qui a également fait office de répétition générale, a présenté un niveau d’intensité très relevé, l’impact physique le long de la bande a par exemple été conservé.

En revanche, la PWHL s’est inspirée de la Champions Hockey League concernant les pénalités mineures : si l’équipe qui subit l’infériorité marque, c’en sera fini de la pénalité.

Six équipes, les « six originales », se présentent donc au départ en janvier, composées chacune de 23 joueuses ainsi que de trois réservistes qui pourront être appelées en cours de saison si nécessaire. Chaque équipe disputera 24 matchs lors de cette première (demi) saison. New York et Toronto inaugurent cette première historique avec une confrontation le jour de l’An.

Chaque équipe a pu au préalable bloquer trois joueuses avant le repêchage qui a eu lieu en septembre. La toute première draft s’est voulue équitable avec un tirage au sort. L’ordre a été le suivant : Minnesota, Toronto, Boston, New York, Ottawa et Montréal, l’ordre a été inversé le tour suivant.

Certaines équipes ont pris des risques, délaissé des stars pour des jeunes prometteuses. Les six équipes présentent un savant mélange de superstars canadiennes et américaines, de joueuses sorties de l’université et d’anciennes PHF. Une douzaine de nationalités sont recensées, dont évidemment le talent « made in Vercors » qui monopolisera l’attention en France.

Ce melting pot, qui valorise un hockey féminin victime par le passé de guerre d’egos et d’antagonismes, est déjà une petite victoire. Pour le lancement de cette ligue pro féminine tant attendue, une Française s’invite donc à la fête.

Alice Philbert: Un Pont Entre le Québec et la France

Alors que la quasi-totalité des hockeyeuses françaises, en panne de débouchés nationaux, partent depuis des années étudier dans les facs du Canada et du nord des États-Unis pour y entretenir leur passion du jeu, la Québécoise s'est résolue il y a trois ans à faire le chemin inverse.

Elle avait passé six saisons dans les rangs de Concordia, une université montréalaise avec laquelle elle est devenue championne nationale en 2022. À plus de 92 % d'arrêts de moyenne en universitaire, élue meilleure gardienne de la Ligue en 2023, Philbert rêvait légitimement de passer pro.

« J'ai un temps pensé à l'équipe du Canada, mais au fil des années pas plus que ça, se souvient-elle. Je n'ai pas été appelée dans le programme de Hockey Canada plus jeune. De toute façon, pour les Québécoises ce n'est pas évident, tu es une extraterrestre pour le reste du Canada. Dès que tu sors du Québec, tu ne te sens plus chez toi, tout le monde parle anglais, on ne te comprend pas. »

Après deux mois de réflexion, Philbert décide donc, « le jour de la dissolution de la PHF », que ce sera Dunkerque. « Quand j'en ai parlé à ma mère, elle m'a dit : "C'est n'importe quoi ! Je ne te vois pas partir deux ans toute seule. Comment tu vas faire pour quitter le nid familial ?" Je me suis dit que j'allais prouver que j'en étais capable, vivre une expérience à moi, même sans aucune garantie que j'obtienne le passeport français et donc que je puisse jouer en équipe de France. Aujourd'hui, je ne regrette pas. »

Au départ, elle doit évoluer avec les U20 de Dunkerque mais demande très vite si elle peut aussi jouer avec Wasquehal, club partenaire de D3 (le 4e niveau national), pour augmenter son temps de jeu. « Le coach m'avait demandé de venir à une pratique pour voir mon calibre. Après l'entraînement, il m'a dit que je faisais partie de l'équipe. »

Le plus compliqué était en fait dans ses démarches pour acquérir la nationalité française. « C'était les 12 travaux, d'où Astérix », sourit-elle. Munie de son diplôme en loisirs thérapeutiques, elle trouve un emploi à l'hôpital de Zuydcoote, près de Dunkerque. « L'administration réclamait que ce soit au moins à 80 %. »

Grégory Tarlé, le coach des Françaises, la garde pendant des mois dans ses radars, sans pouvoir lui faire de promesse. « Elle a d'abord dû obtenir un visa pour travailler, ce qui n'est pas si facile pour une non-Européenne, dit-il. Puis trouver un club. Puis un job. Elle est alors devenue une citoyenne lambda aux yeux des impôts. Le dossier doit ensuite être validé par la préfecture pour être éligible à la nationalité. Puis il y a un entretien d'assimilation, ensuite la préfecture envoie le dossier au ministère de l'Intérieur, où il doit remonter dans la pile jusqu'à passer au journal officiel. Alice m'a dit que c'était bon un mois avant les Mondiaux 2025. »

Philbert n'est d'ailleurs pas un cas isolé au poste de gardienne, le seul qui permette de jouer parmi les garçons. La Québécoise Manon Rhéaume est devenue célèbre en jouant en pré-saison en NHL avec Tampa Bay, en 1992. Les autres gardiennes françaises, Margaux Mameri (à Meudon) ou Justine Crousy Théode (à Metz), connaissent ça aussi.

Le Rêve d'un Retour du Hockey Professionnel à Québec

L’annonce d’une expansion de deux équipes en 2025 sur le circuit PWHL simultanément à celle d’un match organisé à Québec a fait monter en température l’idée du retour du hockey « professionnel » dans la capitale de la Belle Province. Et le dossier de Québec a bon nombre d’arguments pour faire revivre la flamme.

Alors que les « Fleurdelysés » avaient réalisé une excellente saison NHL, premiers de la conférence est avant de s’incliner en playoffs face aux Rangers champions sortants, c’est toute une ville qui a subi un coup de massue. Les Nordiques avaient fait les frais d’un contexte économique difficile, le dollar américain était en forte hausse, les joueurs et les gros marchés étaient sortis gagnants du lock-out qui a précédé la saison.

Le coût d’une nouvelle franchise a également refroidi les investisseurs de la Belle Province. Le montant des droits d’entrée en NHL pour les Vegas Golden Knights s’élevait à près de 500 millions de dollars, 650 millions pour Seattle.

Dix ans après son inauguration, le Centre Vidéotron de Québec ouvrira donc ses portes à un match PWHL sur « glace neutre » en accueillant la Victoire de Montréal et l’Ottawa Charge le 19 janvier prochain. L’enceinte attend toujours d’accueillir une équipe « professionnelle ».

Malgré un bassin de population moins important que les grandes villes américaines, estimé à 800 000 habitants dans l’agglomération, Québec demeure un vivier de connaisseurs, en témoignent les plus de 9000 personnes qui assistent régulièrement aux matchs de l’équipe junior des Remparts. Et la vente des tickets pour la rencontre PWHL est un véritable coup de force : 17 000 places ont été réservées en deux jours !

L’arène est l’une des exigences de la PWHL en vue de l’expansion. Et il y en d’autres que Québec remplit. Le Canada connaît déjà un contexte économique plus favorable qu’en 1995. Son économie a certes subi un ralentissement mais le pays n’est pas entré en récession.

Le dossier de Québec a en plus l’appui d’un allié de poids. Québecor, géant des médias et des télécommunications, est gestionnaire du Centre Vidéotron. Jackie Smith est une élue du district de Limoilou, l’un des six arrondissements de Québec, elle est cheffe du parti Transition Québec et future candidate aux élections municipales.

En janvier, elle interpelait déjà politiques et grand public à voir la réalité en face, à abandonner « leur rêve nostalgique et pas réaliste » d’un retour en NHL, lui préférant un projet bien plus réaliste d’une expansion dans la nouvelle ligue féminine. Smith est une enthousiaste de ce projet, elle s’est impliquée sur la tenue du match le 19 janvier tout en ayant à l’esprit qu’il pourrait servir de rampe de lancement.

Le marché canadien de la PWHL a démontré beaucoup de solidité lors de la première saison, en termes d’audience et d’affluences. Ottawa, Toronto et Montréal ont tour à tour affiché des records, jusqu’au record absolu du Centre Bell avec ses 21 105 spectateurs le 20 avril dernier.

Deux nouvelles équipes sont attendues pour 2025, mais il est peu probable que la PWHL mette le cap à l’ouest, Vancouver, Seattle et la Californie ne devraient pas être à l’ordre du jour avant des années. À ce titre, Détroit, avec sa situation géographique et qui a établi un record d’affluence pour une ligue féminine de hockey sur le sol américain le 16 mars dernier avec 13 736 spectateurs, sera en position de force. Québec a toutefois, vous l’aurez constaté, beaucoup d’atouts dans sa manche.

La création d’une équipe PWHL permettrait également d’instaurer de nouveau la rivalité sportive Québec / Montréal, qui a connu son apogée en NHL de 1979 et 1995. Cette rivalité jusque dans les veines a déchaîné les passions, c’est peu de le dire. La PWHL a une occasion en or de pouvoir capitaliser sur l’histoire et le puissance de cette rivalité déchue mais jamais oubliée.

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