En tant que fait social total, la Coupe du monde relève du politique. "Il ne faut pas politiser le sport", a dit Emmanuel Macron la semaine dernière juste avant le début de la Coupe du Monde au Qatar. Et pourtant, Jean Lebrun revient sur les premières éditions, celles des années 30, organisées en Uruguay, Italie et France, quand la politique y était déjà omniprésente.
Le spectacle sportif possède une fonction d’appareil idéologique d’État. De plus, il possède une fonction de désidéologisation. Le spectacle sportif possède aussi une fonction de légitimation de l’ordre existant. L’histoire de la Coupe montre l’efficience de ces quatre fonctions.
Tout spectacle produit un effet de masse qui est l’un des paramètres de la manipulation des foules. Personne ne peut douter que le foot est devenu un business. Ce serait aussi naïf de soutenir qu'il ne faut pas le politiser. Il l'est depuis le départ de la Coupe.
Les Débuts Politiques de la Coupe du Monde
Mais elle était déjà politisée dès Montevideo 1930. Les diplomates d'Uruguay avaient arraché l'attribution en faisant valoir les vertus démocratiques de leur petit pays et leur endurance : les Uruguayens fêtaient cette année-là le centenaire de leur indépendance. Vainqueurs de la finale, ils crièrent dans une liesse inconcevable qu'ils étaient les meilleurs du monde. Si modeste que fut ce premier championnat, il était d'emblée marqué du sceau de la politique et du nationalisme.
En revanche, quand l'Italie sollicite la FIFA en vue de la seconde édition de 1934, elle n'est pas d'abord déterminée par des motifs politiques. Jusque-là, Mussolini n'était pas intéressé par le football et ce n'est que peu à peu que son entourage l'a convaincu du parti qu'il pourrait tirer de l'événement. Je renvoie à la démonstration que fait de ce paradoxe Alfred Wahl, le pionnier de l'histoire du foot en France - pas toujours cité par ses suiveurs et à qui j'envoie un salut - antifasciste.
Les compétitions de 1934, 1938 et 1978, démontrent l’existence de liens réels entre la pratique footballistique et les systèmes politiques dictatoriaux.
Football et politique : y a-t-il un effet Coupe du monde sur les présidents ?
Coupe du Monde 1934 en Italie : Un Outil de Propagande Fasciste
En 1934, la Coupe du monde a lieu en Italie, Benito Mussolini est premier ministre depuis 1921 et exerce sa dictature depuis 1925. La désignation de ce pays en tant qu’organisateur n’est pas un hasard. Cette compétition va permettre au parti fasciste d’organiser sa propagande.
L'affluence des premières Coupes restera longtemps assez modeste mais l'Italie lui fera franchir un premier seuil. Affluence physique et aussi radiophonique. Parmi les 400 journalistes qui rejoignent l'Italie, ils sont nombreux à travailler pour les radios. La presse écrite mettra bientôt à disposition des croquis des stades divisés en carré : A1, A2 etc... Les speakers commenteront : le ballon passe de A 1 à A2, il est dégagé et récupéré en C3 par l'ailier droit etc... Les stades que Mussolini offre nombreux - huit au total, dispersés dans le pays - portent des noms évoquant le fascisme. Le Duce se rend aux matches. Les regards se tournent vers lui à chaque but marqué par la Squadra Azura. A l'issue de la finale qui sacre l'Italie, c'est du délire.

Affiche de propagande pour la Coupe du Monde de Football de 1934
Evidement la surveillance des stades est serrée. Mais au total moins que lorsque le pays recevra de nouveau la Coupe en 1966 ! La police fut alors si nombreuse qu'on eut l'impression que la guerre se préparait. La guerre contre les hooligans. Mais en 1934, la coupe préfigurait les Jeux Olympiques hitlériens de 1936.
L'Italie pouvait-elle perdre ? Le tirage au sort, le choix des arbitres, la pression des supporters nationaux. Le pays organisateur est très avantagé. En effet, le football ne donne pas nécessairement le spectacle de la justice. Les tribunes étaient largement occupées par des Italiens chauffés à blanc. Ils formaient à eux tous comme un douzième homme qui se surajoutait à l'équipe nationale. Mais celle-ci pouvait très bien se suffire à elle-même tant elle était violente. Premier match avec l'Espagne, sept blessés du côté espagnol. Le leader de l'équipe Monti se chargeait personnellement de mettre à terre les plus dangereux de ses adversaires. Le football n'est pas nécessairement un art. L'entraineur Pozzo disait : "Laissons tomber la chorégraphie, le foot est un rude jeu."
Coupe du Monde 1938 en France : Entre Espoir et Réalité Politique
L'atmosphère est différente en France en 1938. Le président de la FIFA, le fondateur de la Coupe, un Français, Jules Rimet veut revenir au message originel que l'histoire ne vérifiera pas : le sport serait le meilleur moyen de rapprocher les peuples. L'état de l'Europe cette année-là le dément.
L'Autriche qui avait eu une extraordinaire équipe vient d'être absorbée par l'Anschluss : plus de fédération autrichienne du foot. L'Espagne ne peut non plus concourir, là parce qu'il y a une fédération de trop, la franquiste qui s'est ajoutée à la républicaine. Et les tribunes grondent. Les supporters allemands n'y agitent pas très longtemps des drapeaux à croix gammée car leur équipe est très vite éliminée. Mais l'agitation est ensuite entretenue par les antifascistes, Français ou immigrés italiens à Marseille par exemple, qui secouent la Squaddra Azura à chaque instant. Pourtant c'est elle qui l'emporte une nouvelle fois. La Coupe restera en Italie jusqu'en 1945.
L'Après-Guerre et l'Élargissement de la Coupe
La préparation de la reprise permettra un élargissement. La FIFA a réussi à ne pas être installée de force en Allemagne. Ensuite, la Coupe est suffisamment enracinée pour renaitre et avec davantage de ramifications. Le raccourcissement des distances grâce à l'avion n'y sera pas pour rien. En 1950, la première Coupe d'après-guerre sera organisée au Brésil.
Dès 1938, le parcours de l'équipe du Brésil avait fait figure de révélation. Enfin un autre jeu, plus libre, imprévisible. Le foot serait-il un art ? Un joueur, Leonidas, avait particulièrement impressionné, qui voulut finir un match pieds nus. Le règlement l'interdisait mais dans l'après-guerre, la FIFA s'ouvrit à des pays qui jouaient pieds nus comme l'Inde. Mais élargissement n'est pas démocratisation.
La Mondialisation et la Financiarisation du Football
L'homme d'affaires Joao Havelange, tout puissant président de la FIFA après 1974 était brésilien mais il concevait la mondialisation comme une financiarisation, tout en chérissant les régimes dictatoriaux refermés sur eux-mêmes comme l'Argentine organisatrice en 1978.
| Coupe du Monde | Affluence | Portée Médiatique | Contexte Politique |
|---|---|---|---|
| Uruguay 1930 | Modeste | Limitée | Valorisation des vertus démocratiques de l'Uruguay |
| Italie 1934 | En hausse | Radiophonique | Utilisation par le régime fasciste de Mussolini |
| France 1938 | Stable | Croissante | Tensions politiques en Europe, Anschluss |
| Brésil 1950 | Importante | Internationale | Première Coupe d'après-guerre |