Histoire du football : Un résumé de Paul Dietschy

Codifié par l'Angleterre triomphante au XIXe siècle, le football est devenu en moins d'un siècle le sport le plus populaire du monde. Or, son histoire reste largement inconnue. Paul Dietschy, ancien élève de l'École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud et agrégé d'histoire, a consacré une partie importante de sa carrière à l'étude de ce phénomène. Maître de conférences à l'université de Franche-Comté, il y enseigne l'histoire contemporaine et l'histoire du sport, apportant ainsi un éclairage précieux sur l'évolution du football à travers les âges.

Les origines et la codification du football

Le football moderne naît dans les public schools de l’Angleterre victorienne. A partir des années 1840-1850, le jeu est utilisé par les réformateurs de ces collèges privés pour canaliser la violence des élèves, leur apprendre la discipline, mais aussi leur inculquer le sens de l’initiative et le courage qui siéent à un gentleman. Toutefois, il est autant de règles que de collèges.

Les old boys qui continuent à jouer au football à l’âge adulte fondent à l’automne 1863 une Football Association chargée de définir des lois du jeu communes. Deux conceptions du football s’opposent. D’une part, un dribbling game prohibant l’usage des mains et le hacking , c’est-à-dire le coup de pied dans les tibias de l’adversaire, qui prend le nom de football-association. D’autre part, un handling game beaucoup plus tolérant à l’égard de la violence.

Doté de règles simples 14 lois initiales en 1863, elles sont aujourd’hui 17, viril sans être trop dangereux, le football-association est adopté dans les années 1870-1880 par les ouvriers qualifiés. La diffusion du jeu est assurée dans le nord de l’Angleterre par les Églises et certains industriels souhaitant détourner les classes laborieuses de la boisson. Mais les patrons de pubs soutiennent également la création d’équipes.

Dans le nouveau monde urbain de la Révolution industrielle, les premiers clubs sont autant de réseaux de sociabilité de quartier. A la différence du rugby, le football est aussi une activité économique à part entière depuis l’autorisation du professionnalisme dès 1885. Le cricket, déjà, admettait avant 1850 l’existence de players rémunérés au côté des gentlemen ; le football cherche, lui, à imposer un professionnalisme régulé.

Les clubs sont des sociétés anonymes qui voient leurs dividendes limités à 5 % du montant des bénéfices. Ils sont propriétaires de leurs stades comme Goodison Park, l’enceinte d’Everton à Liverpool 1892, ou Old Trafford, celle de Manchester United 1910. Avec l’instauration progressive du « samedi anglais », c’est-à-dire l’arrêt de la semaine de travail le samedi à 13 heures, les ouvriers se pressent dans ces nouveaux temples. Le coup d’envoi des matchs est donné le samedi à 15 heures et non le dimanche, jour du Seigneur.

Dans la société du spectacle qu’est aussi l’Angleterre industrielle, le football a toutefois ses rituels dont le plus important est la finale de la Coupe d’Angleterre. Chaque année, au mois d’avril, des trains transportent des dizaines de milliers d’ouvriers du nord du pays se rendant en pèlerinage à Londres pour soutenir leur club. Plus de 100 000 personnes assistent au début du XXe siècle à cette fête de printemps.

Expansion et enjeux du football

Comment sont nés les clubs, les fédérations ou les instances internationales fondatrices de la coupe du monde ou de la coupe d'Europe des clubs champions ? Quand et comment ont été fixées les règles, de la limitation du nombre de joueurs à onze au poids et à la taille du ballon rond, en passant par l'instauration des cartons jaunes et rouges, des corners ou du point de penalty ? Quelles ont été les grandes évolutions tactiques et techniques du jeu, dribbles ou coup de tête ? C'est à toutes ces questions, et à bien d'autres encore, que répond cet ouvrage sans précédent, appuyé sur une documentation inédite, provenant en particulier des archives de la FIFA.

On y découvrira naturellement le roman vrai des grands clubs - Ajax, Bayern, Liverpool, Saint-Etienne, Real, Barcelone -, des entraîneurs charismatiques et des joueurs d'exception tels Puskas, Di Stefano, le roi Pelé, Cruyff, Maradona, Kopa ou Platini. Mais on y apprendra aussi beaucoup sur l'instrumentalisation du football par les totalitarismes et les liaisons dangereuses avec l'argent roi, décuplées par la télévision. A l'heure du déclin des idéologies et des liens collectifs, le football fait office de religion civile où s'exacerbe le sentiment d'appartenance.

Pour le meilleur en encourageant le dépassement et la solidarité ; pour le pire comme en témoigne l'ascension du hooliganisme. Sport de tous les excès, il est aussi celui de tous les paradoxes contemporains, car il conjugue tentation individualiste et esprit d'équipe, fraternité sportive et déchirements nationalistes, impératifs de gestion et dérives de la spéculation, égalité théorique du jeu et inégalité réelle des équipes. En résumé, il en dit beaucoup sur notre histoire en général et sur la mondialisation en particulier.

Même si le football consiste d’abord dans l’affrontement balle au pied de deux groupes d’hommes au moyen de tactiques offensives ou défensives, il serait abusif de l’assimiler à une guerre. Pour autant, le football a été parfois un acteur dans les guerres du XXe siècle. Dès les trêves de Noël 1914, des soldats britanniques et allemands auraient ainsi entamé des parties informelles de football dans le no man’s land. Puis les poilus ont aussi joué au football dans les cantonnements pour combattre le cafard. A tel point qu’après les mutineries de 1917 le ministre de la Guerre Paul Painlevé fait commander plus de 5 000 ballons de football.

Le ressentiment empoisonne la sortie de guerre des footballeurs : il faut attendre 1931 pour que le premier match France-Allemagne soit disputé. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le football a peu souffert de l’occupation allemande. Sous l’Occupation, le nombre de joueurs licenciés passe même de 111 902 à 277 832 unités. La trajectoire de quelques footballeurs échappe toutefois à la « zone grise » dans laquelle se confinent une majorité de Français.

Plus surprenant peut-être, dans les années 1960, le football a pu servir de véritables conflits. Ainsi, après un match retour de Coupe des tropiques remporté par l’équipe du Congo-Brazzaville face au Gabon, de violentes émeutes éclatent à Libreville en 1962. Des pogroms anti-congolais font 9 morts et provoquent l’expulsion de 3 000 personnes vers Brazzaville. En retour, les Gabonais sont pourchassés dans les villes congolaises. Mais la « guerre du football » la plus célèbre reste celle qui a opposé le Salvador au Honduras en juillet 1969.

Lors de deux rencontres qualificatives pour le Mundial 1970 jouées en juin 1969 à Tegucigalpa et à San Salvador, les équipes nationales salvadorienne puis hondurienne sont menacées et brutalisées par une population hostile. Le gouvernement hondurien commence alors à expulser les paysans salvadoriens. Pour réponse, le 14 juillet 1969, l’armée salvadorienne envahit le Honduras. L’intervention de l’Organisation des États américains OEA met fin au conflit après 100 heures de combat.

Ne nous y trompons pas. Les régimes totalitaires quels qu’ils soient, communistes ou fascistes, ont mené des politiques sportives ambitieuses destinées à forger « l’homme nouveau ». Mais leurs préférences vont d’abord aux sports de base ou de combat : l’athlétisme, la natation et la boxe. S’il a le pouvoir de mobiliser les foules, le football est aussi pour eux synonyme de corruption et de division. Ainsi, le régime fasciste a d’abord tenté de limiter son essor en promouvant en vain la pratique du rugby.

En 1933, l’arrivée au pouvoir de Hitler met fin au projet de Reichsliga, la ligue professionnelle allemande, et entraîne l’exclusion des dirigeants, joueurs et journalistes juifs. Mais le football est aussi un moyen d’affirmation internationale. Surtout pour l’Italie qui remporte trois couronnes mondiales dans les années 1930. La première à Rome en 1934 dans le stade du Parti national fasciste où, sous les yeux de Mussolini, le « premier sportif d’Italie », les azzurri c’est ainsi qu’on appelle les joueurs de l’équipe nationale italienne qui jouent en bleu, couleur des Savoie disposent des Tchécoslovaques par 2 buts à 1 en finale de la Coupe du monde.

Les journalistes européens vantent alors l’ordre qui règne en Italie et la vénération des tifosi pour leur Duce. Quatre ans plus tard, l’équipe italienne gagne une deuxième couronne mondiale en France. Alors que les joueurs italiens ont été conspués pendant la compétition par un public composé pour partie d’antifascistes, ce second succès obtenu face à la Hongrie 4-2 en finale est célébré par la propagande fasciste comme la victoire d’une nation jeune et prolétaire sur les terres d’une démocratie ploutocratique et décadente. Entre-temps, l’équipe olympique de football a remporté la médaille d’or aux Jeux de Berlin 1936 au grand déplaisir du Führer qui a dû assister à l’élimination en quart de finale de l’Allemagne face à la modeste Norvège.

L’URSS a longtemps refusé de rejoindre la « bourgeoise » Fédération internationale de football association Fifa, l’organisation mondiale fondée en 1904 à Paris qui veille au respect des lois du jeu et organise notamment les Coupes du monde. Le football est pourtant le sport préféré des masses soviétiques. A l’époque des grandes purges, dans les années 1930, les victoires de l’équipe moscovite du Spartak, émanation du syndicat des travailleurs des services et soutenue par les ouvriers et les intellectuels, sur le Dynamo de Moscou, l’équipe du NKVD, la police politique soviétique, sont autant de revanches symboliques sur la terreur stalinienne. En 1945, le Dynamo de Moscou effectue une tournée triomphale au Royaume-Uni avant que deux ans plus tard l’URSS n’intègre la Fifa.

Désormais, le champ du sport doit permettre de démontrer la supériorité du socialisme sur le capitalisme. Pendant la guerre froide, la brillante équipe de Hongrie donne ses récitals sur tous les stades européens avant de s’incliner 2-3 devant la RFA en finale de la Coupe du monde 1954.

Football et argent

On peut identifier trois époques dans les rapports qu’entretiennent le football et l’argent. Jusqu’en 1924, le seul football professionnel déclaré est britannique. Ses ressources proviennent des entrées dans les stades. Un salaire maximum de 4 livres sterling par semaine est instauré en 1900, qui correspond grosso modo à celui d’un ouvrier qualifié.

Lorsque le professionnalisme est adopté en Europe, à commencer par l’Autriche 1924 et l’Italie 1926, vient le temps des mécènes. Industriels de l’automobile, gros commerçants, affairistes de tout poil font assaut de propositions mirobolantes pour faire signer les meilleurs joueurs. Ainsi, au début des années 1930, le footballeur le mieux payé d’Europe est sans conteste l’attaquant argentin Raimundo Orsi, qui reçoit de la Juventus un salaire mensuel de 7 000 à 8 000 lires, soit plus de huit fois le traitement d’un professeur d’université.

C’est l’essor des droits de retransmission télévisée et la concurrence que se livrent les grands équipementiers sportifs qui donnent naissance au foot-business des années 1980. En 1984, le Napoli rachète le contrat qui lie l’Argentin Diego Armando Maradona au FC Barcelone pour 75 millions de francs 11,4 ME et le rétribue 7,5 millions par an 1,14 ME. Avec l’essor du football cathodique, les contrats publicitaires s’envolent. Mais c’est dans les années 1990-2000 que les chiffres explosent. En 1992 la chaîne par satellite BSkyB achète pour 300 millions de livres le droit de retransmettre certains matchs du championnat de première division anglais pour cinq ans. Le même contrat a été porté à 1,782 milliard de livres pour la période courant de 2007 à 2010 !

Les joueurs qui ont recouvré une pleine liberté contractuelle dans tout l’espace européen grâce à l’arrêt Bosman 19953 ont pleinement bénéficié de l’argent de la télévision. Aujourd’hui, le salaire moyen d’un joueur de Ligue 1 est de 45 000 E par mois. Loin toutefois des records atteints lors du transfert de Zinedine Zidane de la Juventus au Real Madrid en 2...

Voici un tableau récapitulatif des trois époques dans les rapports entre le football et l'argent :

Époque Caractéristiques principales Sources de revenus Exemple de salaire
Jusqu'en 1924 Football professionnel britannique Entrées dans les stades Maximum de 4 livres sterling par semaine
Après 1924 Professionnalisme en Europe, mécénat Mécènes (industriels, commerçants) Raimundo Orsi : 7 000 à 8 000 lires par mois
Années 1980-2000 Foot-business, droits TV, équipementiers Droits de retransmission télévisée, contrats publicitaires Salaire moyen d'un joueur de Ligue 1 : 45 000 € par mois

Le plus Grand Exploit de l'Histoire du Football Moderne.

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