Gérard Bertrand, figure emblématique du Languedoc-Roussillon, incarne une réussite exceptionnelle dans le monde du vin. Son parcours, atypique et passionnant, le mène des terrains de rugby aux vignobles, faisant de lui un ambassadeur de sa région et un pionnier de la viticulture biodynamique. Cet article explore la vie de Gérard Bertrand, de ses débuts modestes à son ascension fulgurante.

Une Enfance Entre Rugby et Vignes
L'ancien gamin, qui tuait son temps à jouer au rugby de rue dans son village de Saint-André-de-Roquelongue, dans les Corbières (800 habitants), et séchait les premiers jours d'école pour faire les vendanges en famille, s'est fait un nom et une marque. Dès l’âge de 10 ans, il apprend au domaine de Villemajou le travail de la vigne, le goût de la précision et la recherche de l’excellence avec son père, Georges Bertrand. Georges était vigneron, courtier en vins et accessoirement entraîneur et arbitre de rugby.
« Mon père était arbitre de première division, dès l’âge de cinq ans j’ai accompagné mes parents un peu partout en France. Très jeune, j’ai découvert tous les stades de France avant d’y jouer avec le Racing club narbonnais. » Dans sa famille, tout le monde a joué, mes oncles, mes cousins. Mon père et son frère Paul ont fondé le club de Saint-André en 1974.
Il est arrivé lors d’élections municipales à Saint-André que mes oncles aient trouvé leurs beaux-frères dans la liste opposée. J’avais dix ans quand mon père décida que Guylaine, ma sœur, irait à la vigne et moi à la cave. J’ai commencé par visser des manches, à nettoyer les cuves et les comportes, c’était rudimentaire. Je dis merci à mes parents d’avoir construit ma vie sur les valeurs du travail.
En 1976, après la grande manifestation à Montredon, un mort de chaque côté, le ministre de l’Intérieur de l’époque avait parlé du vin languedocien en le qualifiant de “gros rouge qui tache”. On ne pouvait plus continuer comme ça.
Il avait joué à Tuchan, à Carmaux et aussi à Perpignan avec Jo Maso à la fin des années soixante. Malgré un travail de viticulteur qui lui prenait un temps fou, il n’avait jamais coupé avec le rugby, devenant entraîneur du club du village et restant arbitre jusqu’à son décès accidentel en 1987.
Il est arrivé lors d’élections municipales à Saint-André que mes oncles aient trouvé leurs beaux-frères dans la liste opposée. J’avais dix ans quand mon père décida que Guylaine, ma sœur, irait à la vigne et moi à la cave. J’ai commencé par visser des manches, à nettoyer les cuves et les comportes, c’était rudimentaire. Je dis merci à mes parents d’avoir construit ma vie sur les valeurs du travail.
Le Rugby : Une École de Vie
Avant d’être l’ambassadeur des vins du Languedoc, Gérard Bertrand était un grand joueur de rugby. Celui qui fut capitaine du Racing Club narbonnais rejoint le Stade Français en tant que capitaine entre 1992 et 1994. C’est bien le rugby qui lui mettra le pied à l’étrier, face à la citadelle de la grande distribution.
« Mon père était arbitre de première division, dès l’âge de cinq ans j’ai accompagné mes parents un peu partout en France. Très jeune, j’ai découvert tous les stades de France avant d’y jouer avec le Racing club narbonnais. » Au même âge, sur la place de Saint-André-de-Roquelongue, notre village, où tous les soirs s’organisait une partie de rugby avec mes nombreux cousins.
Commence alors une double vie, de vingt-deux à trente ans, qui forge son tempérament et lui permet d'enchaîner les premiers contrats, comme une ligne de trois-quarts aligne les passes en sortie de mêlée.
Vers 1991-1992, lors d'une troisième mi-temps bien arrosée avec une brochette d'internationaux quinzistes tous reconvertis dans l'agroalimentaire, les copains décident de proposer aux grandes enseignes des journées promotionnelles, sous la bannière des « Gastronomes du rugby ».
Casino d'abord, puis tous les autres, de Leclerc, Auchan à Carrefour mordent à l'hameçon. « On a fait le tour de France des magasins pendant quatre ans, se souvient l'ex-troisième-ligne : Jacques Fouroux proposait son foie gras et ses magrets, les frères Spanghero leur cassoulet, Lescarboura ses bis cuits apéritifs, Daniel Dubroca ses pommes et kiwis, Philippe Saint-André ses ravioles de Romans, alors qu'au rayon liquide, figuraient les bordeaux de Jean-Baptiste Lafond, le buzet de chez Dominique Erbani ou le champagne de Laurent Cabannes... Ca nous donnait l'occasion de rencontrer les acheteurs dans un autre cadre.
En dix jours, j'arrivais à placer 40 à 50.000 bouteilles, une quantité énorme à l'époque ! Surtout à ce moment-là, il était très difficile de vendre un languedoc au restaurant : il n'y en avait que pour le saint-nicolas-de-bourgueil ! »
A la tête de 325 hectares et de 170 salariés, il écoule plus de 10 millions de bouteilles par an et réalise la moitié de ses 30 millions d’euros de chiffre d’affaires à l’export, dans 65 pays. Montant du chèque ? Neuf millions d’euros. Plus que le chiffre d’affaires, à l’époque, de son propre business. «Mes années rugby m’ont formé à la prise de risque», commente le vétéran des pelouses, qui court toujours trois bonnes heures par semaine dans la garrigue.
Son management sent lui aussi le vestiaire. «Avec Gérard, les réunions du lundi matin ont des airs de causerie d’avant match : il a l’art de nous galvaniser», raconte une collaboratrice. Et l’ouverture d’un nouveau marché donne toujours lieu à une troisième mi-temps. «Il faut savoir célébrer les victoires, quitte à danser jusqu’au bout de la nuit», affirme le patron en souriant.
Non. En 1995, j’ai géré le passage de l’amateurisme au professionnalisme. Cette aventure a duré trois ans durant lesquels j’ai fait venir au club Alain de Pouzilhac, Pierre Berbizier, des joueurs comme Massimo Giovanelli et Alessandro Stoïca. À la fin, j’étais harassé, j’avais perdu ma naïveté. J’ai mis du temps pour tourner la page mais j’ai construit ensuite une entreprise de dimension mondiale.
Reprise du Domaine Familial et Premiers Pas dans le Vin
La première mission impossible survient à l'improviste en octobre 1987. Gérard est titulaire dans l'équipe première du RC Narbonne - nous sommes encore à l'époque du rugby amateur - et aide depuis peu l'exploitation familiale. Son père, courtier en vins et arbitre de rugby le dimanche, décède brutalement dans un accident de voiture.
« Deux défis me tendent les bras : l'espoir de devenir champion de France, et la révélation du potentiel des vins de notre région. Choisir, c'est renoncer. Je décide de mener de front les deux carrières », relate l'intéressé dans son autobiographie, parue l'an dernier.
Lorsque son père disparaît, Gérard n’a que 22 ans. Là, il ne veut qu’une chose, vivre et s’adonner pleinement à sa passion pour la vigne. Mais les vignerons du Languedoc, à de rares exceptions près, préfèrent laisser pisser la vigne et vendre leur vin à bas prix. Gérard Bertrand est obligé de s’aligner sur leurs prix et de brader ses bouteilles au prix du vrac à la coopérative.
L’immense carcasse de Gérard Bertrand se déploie dans le parking, elle fait des bonds et hurle de joie. Jean-Pierre Andlauer, l’acheteur de Monoprix, lui commande cinq mille bouteilles du corbières de Villemajou, son domaine familial. Cinq mille bouteilles ! Dans une région où l’on ne sait plus comment faire pour vider les cuves d’un vin qui se vend chaque année un peu plus mal.
Au décès de mon père, je suis entré en survie. Il m’a fallu intégrer deux métiers, celui de vigneron et de courtier en vin. J’avais vingt-cinq personnes à manager. J’ai appris sur le tas ce que je ne savais pas encore.
Quand il reprit tout jeune l'exploitation paternelle à Villemajou (Aude), Gérard Bertrand se lançait avec 60 hectares de vignes et 5 personnes, pour un vin alors vendu à 3,50 francs la bouteille. Aujourd'hui, ses vignes s'étendent sur 750 hectares, pour un effectif direct de plus de 250 salariés, et son super haut-de-gamme, le Clos d'Ora, un grand cru qui a demandé dix-sept ans de réflexion, est tarifé à 190 euros.
L'Ascension d'un Vigneron Visionnaire
Producteur singulier, Gérard Bertrand, cinquante et un ans, est le seul acteur d'envergure internationale (environ 17 millions de bouteilles par an, dont 50 % à l'export) à tout miser sur sa région natale du sud du Languedoc. Mobilisant son énergie pour la faire monter en gamme, sans tendre l'oreille comme d'autres aux sirènes venues de Bourgogne, du Bordelais, voire du Chili ou de Californie.
Et cela paie. En l'espace de sept ans, son chiffre d'affaires est passé de 34 millions à 90 millions d'euros, et le cap des 100 millions est en vue pour l'an prochain, en avance sur les plans.
Bien référencé dans les actuelles foires aux vins des hypers en France, Gérard Bertrand est également l'un des grands négociants à envoyer ses flacons au Canada, au Japon ou en Corée.
En presque trente ans de travail (l'anniversaire est fixé en 2017), cet homme de conviction, actionnaire unique de sa société, est devenu une personnalité incontournable, admirée ou jalousée, du vignoble du Languedoc-Roussillon : l'ancien « Midi rouge », surtout connu autrefois pour « faire pisser la vigne », et livrer des quantités impressionnantes de vrac, « gros rouge qui tache », sans souci de sa qualité.
Aujourd'hui, les récompenses régulièrement décernées témoignent du travail accompli. « Gérard est l'un des rares qui a compris comment donner ses lettres de noblesse aux vins de notre région. Il porte haut son drapeau du Languedoc-Roussillon », témoigne son voisin Yves Barsalou, autre figure historique de la région, qui avait fondé dès la fin des années soixante avec Georges, le père de Gérard, un nouveau type de coopérative qui deviendra Val d'Orbieu (Vinadeis aujourd'hui).
« Ils voulaient créer des zones de provenance, affirmer l'identité du goût », se souvient le fils reconnaissant. « Mon père était un génie de la dégustation. J'ai beaucoup appris avec lui. »
Parallèlement, il réfléchit à la création d’une marque autour de son nom et des vins de propriété. Il rachète plusieurs domaines et développe les choses en transformant les modes de culture.

La Biodynamie : Un Engagement Profond
Dans sa qualité d’amoureux de la nature et du terroir, la biodynamie s’impose alors comme une évidence. Au début des années 2000, Gérard Bertrand rencontre des vignerons convaincus par la biodynamie, dont Jean-Claude Berrouet, longtemps l’artisan de Pétrus, et Aubert de Villaine, de La Romanée-Conti, en Bourgogne.
La découverte de cette méthode de la vigne est un son de cloche pour le vigneron narbonnais. Elle est encore très peu démocratisée à l’époque, mais ce n’est pas grave. Gérard Bertrand prend le risque en 2002 avec les cinq hectares d’expérimentation du domaine de Cigalus. En voyant les bienfaits sur l’écosystème général et la qualité des raisins, il est convaincu.
Et il n’est pas le seul. Le pari est gagné, et vingt-deux ans plus tard, il est le leader mondial incontesté du bio et de la biodynamie.
Tandis que les vignerons de la région se mettent lentement au bio « classique », Gérard Bertrand a fait pour ses domaines un pari beaucoup plus poussé : celui de la biodynamie.
Obscure pour le profane, cette approche plus complexe fait appel aux cycles de la Lune, à l'emploi d'une eau brassée pendant quelques minutes dans une machine ad hoc à tourbillons, puis pulvérisée sur les rangs de vigne, enrichie de diverses décoctions à base d'ortie, de pissenlit ou encore de feuilles de chêne.
Une véritable philosophie, présentée par l'Autrichien Rudolf Steiner dès 1924, revendique le vigneron homéopathe. Chez lui, le calendrier lunaire influence le choix des dates de récolte, de vinification et même d'embouteillage des vins !
Appliquée à 450 hectares pour l'instant, cette technique va se généraliser à tous ses domaines. « Cela a fait ses preuves chez nous, en donnant des vins plus vivants, en évitant la standardisation du goût. Quand on boit du vin, il faut qu'il y ait du sens derrière », insiste le patron audois.
Là encore, il s'agit d'un réel pari, puisque la biodynamie mobilise « trois fois plus de main-d'oeuvre » que le conventionnel, pour des rendements inférieurs de 20 à 25 %.
Pour l’auteur natif de Narbonne, véritable pionnier de la biodynamie en France, la pratique développe la qualité des sols. Elle révèle le terroir. Entre les forces cosmiques et telluriques, elle permet à la vigne d’être en meilleure santé et capter toute une énergie qui fait la différence.
Depuis vingt-trois ans, le vigneron et ancien rugbyman applique la biodynamie dans toutes ses vignes. Que des intrants naturels qui viennent renforcer le végétal et qui permettent la pleine expression du produit. Grâce au calendrier astral et au calendrier lunaire, les domaines signés Gérard Bertrand sont le plus près possible des besoins de la vigne, et donc de la nature.
« On a cette capacité à avoir des vins plus frais, plus complexes avec une meilleure minéralité. C’est grâce à cela qu’on a fait des émules dans de nombreux pays du monde », développe Gérard Bertrand.
L'Art de l'Assemblage et le Goût du Succès
Le Vin multidimensionnel aborde des thématiques différentes de ses deux prédécesseurs. Ce nouveau livre signé Gérard Bertrand ouvre la porte aux secrets de la création des grands vins. Un parcours initiatique hors du commun qui l’a conduit à élever l’assemblage au rang de discipline artistique.
Guidé par ses observations, ses rencontres marquantes et son expérience autant que par une sensibilité délicate envers les terroirs, la biodiversité et la biodynamie, Gérard Bertrand interprète à sa façon chaque millésime pour en faire un chef-d’œuvre, révélant l’essence de ses vignobles.
Cet ouvrage dévoile l’intimité de ses pensées et offre une immersion dans la vie de ce visionnaire passionné.
« Je parle d’un vin qui va plus loin, qui touche le cœur des gens et qui permet de ressentir l’âme de ce qui se trouve dans la bouteille », explique l’ex-rugbyman devenu vigneron.Gérard Bertrand décrit l’assemblage comme l’Everest de chaque vigneron. C’est un défi qui se renouvelle chaque année, exigeant rigueur, passion et créativité.
Avec ses vins soigneusement assemblés par le patron (l'acte le plus important de la chaîne) et le blason commercial « Sud de France », plus parlant à l'étranger que celui de La Livinière ou de Tautavel, la société réussit mieux à l'international que la plupart de ses voisins : l'export représente depuis peu la moitié du chiffre d'affaires, alors que tout le vin hexagonal plafonne à 30 %.
Pour cela, Gérard Bertrand, qui voyage 150 jours par an, paie de sa personne. En témoigne son aventure américaine. « Il y a dix ans, nous avions été élus "meilleure winery française" par la revue "Wine Spectator", je me suis dit qu'il nous fallait un importateur solide aux Etats-Unis, car on ne peut pas avoir de succès à l'international sans en avoir là-bas.
Mais nous étions en pleine crise des "subprimes", en 2008, et aucun n'a voulu prendre le risque, alors j'ai créé ma propre société d'importation. Puis j'ai convaincu Mel Dick, dirigeant du gros distributeur Southern Wine & Spirit, de me laisser ma chance à New York. Après un succès d'estime, il m'a ouvert ensuite 17 Etats, et la totalité des 50 Etats aujourd'hui. »
Une belle percée au pays de Mondavi et Gallo qui n'enlève rien à l'humilité du vigneron : « Il m'a fallu vingt ans pour comprendre les subtilités du marché mondial. Chaque pays a ses codes. » Humilité encore, chez ce croyant assumé qui aime se garder de vraies plages de méditation matinale. In fine, « la nature est plus forte et plus intelligente que nous », résume-t-il.

Chiffres Clés de la Réussite de Gérard Bertrand
Voici un aperçu des chiffres clés qui illustrent le succès de Gérard Bertrand :
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Hectares de vignes | 750 |
| Nombre de salariés | 250+ |
| Production annuelle | 17 millions de bouteilles |
| Exportation | 50% de la production |
| Chiffre d'affaires | 90 millions d'euros (objectif 100 millions) |
Les dix-sept domaines de Gérard Bertrand produisent environ cinquante cuvées chaque année et le groupe s’impose comme la première marque de vin français aux États-Unis, avec une présence dans 175 pays à travers le monde. L’ancien rugbyman se pose ainsi en ambassadeur du Languedoc et du sud de la France à l’étranger. Avec 450 collaborateurs, le groupe fait rayonner la France à l’international.
Les Valeurs et la Philosophie de Gérard Bertrand
Pour Gérard Bertrand, avoir une vision est la clé du succès et le préliminaire obligatoire à tout objectif. Un état d’esprit qu’il cultive toute l’année par-delà ses parcelles, sous la forme notamment du festival Jazz au château l’Hospitalet, tous les ans depuis plus de vingt ans. Il a fait du bastion le cœur battant de son action autour de l’art de vivre méditerranéen, depuis qu’il a acquis la propriété en 2002.
L’homme aime à citer Paul Claudel : « Le vin, c’est la nature élevée à la dignité de sacrement. » Un vigneron mystique. Gérard Bertrand se dit « chrétien libre », comme on dirait « électron libre », dans une recherche spirituelle et une quête de l’excellence qui lui donnent des accents de prêcheur.
Il est un contemplatif, qui se lève à 6 h 30 chaque matin pour faire vingt minutes de yoga et de méditation. Il mange bio, se soigne à l’homéopathie et passe des journées sans boire une goutte d’alcool : « Je suis un épicurien, et un épicurien doit aussi savoir pratiquer l’ascèse. »