Le football en Arabie Saoudite connaît une transformation sans précédent, marquée par des investissements massifs, l'arrivée de stars internationales et une ambition affichée de devenir un acteur majeur sur la scène mondiale. Cet essor rapide suscite à la fois enthousiasme et interrogations quant à sa pérennité et son impact réel sur le développement du sport dans le pays.

Les Débuts du Football en Arabie Saoudite
Dans l’histoire du royaume, l’essor du mouvement sportif dans les années 1930 inspire avant tout la méfiance. Cette influence étrangère se développe autour des villes du Hedjaz : Djeddah, La Mecque et Médine. Elle prend forme à partir des flux commerciaux et religieux que concentre cette région stratégique de l’ouest de l’Arabie. Les locaux prennent part à des parties de football face à des groupes d’étrangers de passage.
Mais en 1933 un drame se produit sur l’un des terrains de la cité portuaire, freinant l’essor de ce sport. L’historien saoudien Amine Saati rapporte que la mort d’un joueur suite à une crise cardiaque conduit les autorités à interdire aux Saoudiens la pratique du football. La multiplication d’actes violents sur les terrains est un prétexte qui offre l’occasion au pouvoir de prohiber l’exercice de ce sport.
La mobilisation des joueurs d’Al-Ittihad menée par Hamza Fitahi, l’un de ses fondateurs, conduit les autorités à faire marche arrière. Derrière la diffusion de ce sport dans l’ensemble du royaume plane la figure de Mohamed Ali Rida Zainal, riche et influent marchand de perles originaire de Djeddah. Mohamed Saleh Mohamed Salama travaillait pour lui en Inde. Avant d’être le capitaine du club d’Al-Ittihad, il y a appris au contact des Anglais les rudiments du football qu’il enseigne ensuite à Djeddah.
Un autre homme-clé de l’histoire du football saoudien, Omar Mahmoud Chams Al-Rachidi est aussi associé à l’entreprise de Mohamed Ali Rida Zainal. À l’instar du fondateur du club d’Al-Ahly qui deviendra par la suite un important dirigeant de l’administration du Hedjaz, le système éducatif de cette région conçu en grande partie sous la houlette de Mohamed Ali Rida Zainal a contribué au développement de la puissance étatique dans le royaume. Ces agents ont joué un rôle essentiel dans la diffusion de cette culture dans les années 1950.
En Arabie saoudite, le football se développe sous l’impulsion du Hedjaz, mais les ailes politique et religieuse du pouvoir dominent la scène sportive qui émerge. L’arrivée du roi Salman fait bouger les lignes. Le pan religieux perd de son influence sur le cours politique du royaume et le pouvoir gagne en centralité. Le sport est ensuite mis au service de la montée en puissance du prince héritier MBS.
En 1978, France 3 Auvergne suivait les joueurs d'une équipe de football d’Arabie saoudite en entraînement. Il s'agissait de l'une des 10 équipes du championnat de football saoudien de première division, « un championnat dont le niveau ne dépasse guère celui de la troisième division française, mais dont les dirigeants possèdent la ferme intention de le faire progresser jusqu'au niveau international. Le pays de la péninsule arabique avait donc de l’ambition pour ce sport populaire.
Et selon le journaliste, les moyens étaient là. « L’Arabie saoudite détient un atout majeur : le pétrole. Donc les dollars. Les clubs saoudiens ont lancé une vaste opération de recrutement. » Et jusqu'à l'équipe nationale qui, en 1976, disputait ses premières phases de qualification pour la Coupe du monde.
Sami Al Jaber : Une Légende du Football Saoudien
Dès l'âge de quinze ans, il montre un talent indéniable de footballeur; ce qui lui vaut l'estime de nombreux clubs saoudiens avant qu'il ne choisisse le prestigieux Al Hilal. Après deux saisons passées avec l'équipe espoir du prestigieux club de la capitale saoudienne, Sami Al Jaber se fait remarquer en remportant le championnat, doublé d'un titre de meilleur buteur.
De plus, le numéro 9 saoudien combine talent et charisme, se distinguant sur le rectangle vert en trouvant maintes fois le chemin des filets. En 1990, Carlos Alberto Parreira, alors sélectionneur de l'équipe nationale de l'Arabie Saoudite, séduit par les qualités de ce jeune attaquant, le convoque pour porter les couleurs nationales pour la première fois. Durant cette même année, il inscrit déjà son premier but en sélection.
Depuis cette date, et quatre années durant, l'attaquant continue sur sa lancée et entreprend une constante progression qui feront de lui un titulaire à part entière en sélection. Il a notamment permis à son pays d’obtenir sa première qualification pour la Coupe du Monde en 1994 aux Etats-Unis. En effet lors du match décisif face à l'Iran, remportée 4 buts à 3, Sami Al Jaber s'offre un historique triplé qui propulse pour la première fois de son histoire un pays du Moyen-Orient pour une phase finale d'un Mondial.
Dès le premier match des Saoudiens face aux Etats-Unis, Al-Jaber transforme un penalty pour assurer une victoire sur le Maroc (1 but à 0), avant le succès devant la Belgique sur un exploit de Saeed Al-Owairan, synonyme de qualification. Il participe ensuite à France 1998 avant le cauchemar au Japon et en Corée du Sud en 2002. Lors de la première rencontre sur le sol asiatique, les saoudiens sont balayés par l'Allemagne 8 buts à 0. Blessé, puis opéré de l'appendicite à Tokyo, il manque les deux derniers matches qui se soldent par deux revers face au Cameroun et à l'Eire.
Alors qu'il avait annoncé sa retraite internationale après cette compétition, il refait surface lors des éliminatoires pour le Mondial 2006. Ses deux buts, lors de la victoire sur l'Ouzbékistan (3 buts à 0) en juin 2005, propulsent une nouvelle fois "les Faucons" en phase finale. Le numéro 9 profite alors d'une rencontre du Groupe H contre la Tunisie pour rejoindre un cercle exclusif, composé de joueurs comme Uwe Seeler, Pelé, Diego Maradona, Michael Laudrup ou encore Henrik Larsson. Leur point commun: avoir marqué dans deux Coupes du Monde à... douze ans d'intervalle.
Il tire sa révérence internationale sur cette note avec une quarantaine de buts en 163 capes internationales. Au niveau continental, il a permis à son pays de remporter la Coupe d'Asie des Nations en 1996 et a bien failli la conserver en 2000, mais les Japonais ont eu le dernier mot en finale. Figure de proue du club d’Al Hilal, dont il a porté les couleurs pendant près de vingt ans, il y remporte de nombreux titres nationaux et continentaux.
Sami a également effectué un séjour en Angleterre, où il a porté les couleurs des Wolverhampton Wanderers. La star du royaume wahhabite met un terme à sa carrière avec la même équipe plus de vingt ans plus tard, lors de son jubilé face à Manchester United. À cette occasion, Al Hilal avait battu les Red Devils 3 buts à 2, Al Jaber inscrivant l'un des trois buts de son équipe.
Il est ainsi l'un des deux seuls joueurs à avoir représenté l'Arabie Saoudite aux quatre premières Coupes du Monde auxquelles le pays a participé. Une distinction dont il n'est pas peu fier. Une fois ses crampons raccrochés, il a exercé en tant que dirigeant puis technicien avec un court passage comme entraîneur-adjoint à Auxerre. Nommé Ambassadeur de bonne volonté par l'ONU en 2005

L'Ère des Investissements Massifs
Depuis l’arrivée sur le trône du roi Salmane en 2015, l’Arabie saoudite connaît une frénésie de réformes, orchestrée par son fils, le prince héritier Mohammed Ben Salmane, dit MBS. Dans ce contexte d’ouverture rapide, le sport est un puissant outil de modernisation d’une société ultra-conservatrice. Le royaume, via son fonds souverain, investit massivement dans les événements internationaux : grand prix de Formule 1 à Djeddah, rallye Dakar, combats de boxe, tournois de golf...
Pour briller, elle recrute à prix d’or des stars du ballon rond comme le Portugais Ronaldo, le Brésilien Neymar ou encore le Français Karim Benzema. Cette soudaine passion pour le sport n'est pas sans rappeler celle du Qatar, organisateur la Coupe du monde de football en 2022.
« Le sport joue un rôle essentiel dans la transformation de notre pays, et le football en est le fer de lance », confirmait d’ailleurs Yasser Al Misehal, le président de la fédération saoudienne de football (SAFF). Déterminé à l’idée de combler son retard avec Doha et Abu Dhabi, actionnaire majoritaire de Manchester City depuis 2008, le gouvernement saoudien s’investit donc pleinement dans le championnat local : la Saudi Pro League.
Les Quatre Clubs Phares
Au début du mois de juin 2023, le PIF a réalisé une autre acquisition d’ampleur qui fut le point de départ de ce mercato historique : l’achat de 75 % des parts de quatre clubs de première division saoudienne. Alors transformées en sociétés dotées de moyens quasiment illimités, ces quatre locomotives se sont lancées dans la construction de leur effectif à vitesse grand V en signant plus d’une vingtaine de joueurs évoluant jusqu’ici en Europe.
Deux de ces heureux élus sont basés à Riyad : l’Al-Nassr, où évolue depuis le début de l’année Cristiano Ronaldo, et Al-Hilal, nouveau foyer de Neymar. Les deux autres sont issus de Djedda, ville côtière située près de La Mecque : Al-Ittihad, terre d’accueil du Ballon d’or 2022 Karim Benzema, et Al-Ahli, qui s’est offert, entre autres, le Brésilien Roberto Firmino et l’Algérien Riyad Mahrez.
Clubs historiques du pays, ces quatre écuries se sont attribué 39 des 48 titres de champion distribués depuis la création du championnat national, en 1974. Difficile d’imaginer que l’hégémonie prenne fin cette saison au vu du luxueux recrutement opéré : Sadio Mané, deuxième du dernier Ballon d’or, a rejoint Cristiano Ronaldo à Al-Nassr. Le français N’Golo Kanté (Al-Ittihad) et l’ex-capitaine ivoirien du RC Lens Seko Fofana (Al-Nassr) sont aussi venus grossir les rangs de ces escouades.
Tableau des Transferts Notables (Été 2023)
| Joueur | Ancien Club | Nouveau Club |
|---|---|---|
| Cristiano Ronaldo | Manchester United | Al-Nassr |
| Neymar | Paris Saint-Germain | Al-Hilal |
| Karim Benzema | Real Madrid | Al-Ittihad |
| Roberto Firmino | Liverpool | Al-Ahli |
| Sadio Mané | Bayern Munich | Al-Nassr |
| N'Golo Kanté | Chelsea | Al-Ittihad |
L'Arabie Saoudite et la Coupe du Monde 2034
« L’Arabie saoudite arrive en force et nous sommes en train de nous coordonner avec les autres Confédérations et la Fifa pour accueillir la Coupe du monde en 2030 ou en 2034, en accord avec tout le monde, pour que, une fois le dossier déposé, nous soyons confiants à 90% au moins». Voici ce que déclarait dernièrement le président de la Confédération asiatique de football (AFC), Salmane ben Ibrahim al-Khalifa.
Le royaume, via son fonds souverain, investit massivement dans les événements internationaux. L’Arabie saoudite devrait organiser la Coupe du monde de football de 2034. Le pays, double champion d'Asie en titre, se qualifia pour les huitièmes de finale de la Coupe du monde aux États-Unis, une performance jamais égalée à ce jour.
«Le royaume [saoudien] écrit l’histoire”, titre en une le journal saoudien Al-Riyadh ce jeudi 12 décembre, au lendemain de l’attribution du Mondial de football 2034 à l’Arabie saoudite, qui se félicite, à l’instar de l’ensemble de la presse du pays, de cette “victoire” arrachée par la riche pétromonarchie, qui cherche à s’imposer sur l’échiquier du sport mondial. L’Arabie saoudite deviendra le deuxième pays du Moyen-Orient à accueillir ce tournoi mondial, douze ans après le Qatar voisin, en 2022.
Selon nos informations, l’objectif des décideurs du pays est, notamment, de doter les quatre gros clubs du pays (Al Nassr, où évolue Cristiano Ronaldo, Al Hilal, Al Ittihad et Al Ahli) d’une véritable star, qui remplirait le rôle d’ambassadeur du championnat. Le gouvernement saoudien vient, à ce titre, d’annoncer officiellement que la privatisation des clubs sportifs, jusqu’alors soutenus par le contribuable, est désormais possible. Cela signifie qu’une entreprise comme ARAMCO, géant mondial de l’énergie à la plus forte capitalisation boursière au monde devant Apple ou même LVMH (2500 milliards de dollars) et avec un bénéfice record de plus de 160 milliards de dollars en 2022 (quasi l’équivalent du PIB du Qatar) pourra détenir un club local.
Enjeux et Perspectives
Premier exportateur de pétrole brut au monde et plus grande puissance économique du monde arabe, l’Arabie saoudite, souvent visée pour ses violations des droits humains, souhaite, à ce titre, développer son impact dans le monde du sport. Plus qu’une candidature commune, régulièrement évoquée mais loin d’être acquise, avec l’Egypte et la Grèce pour le plus prestigieux tournoi du monde, l’Arabie saoudite vise surtout une légitimité certaine.
«Il y a cette volonté de devenir une puissance culturelle et d’utiliser ce 'soft power’ dont on parle beaucoup, c’est à dire d’influencer et d’avoir une bonne image à l’international grâce aux actions menées par l’Etat sur la culture ou les investissements sportifs. Ils avaient commencé avec un combat de boxe qui était le «clash on the Dunes» entre Anthony Joshua et Andy Ruiz, ils ont aussi reçu les Supercoupes d’Espagne et d’Italie, ces délocalisations sont de plus en plus fréquentes pour développer la base de supporters, pour mettre en valeur leurs paysages et donc, il y a le côté tourisme derrière.
L’objectif est de dynamiser un secteur du divertissement pour satisfaire les envies de sa population en mal de loisirs. Le socle posé, et la Coupe du monde du monde 2022 terminée, il s’agit pour Riyad de préparer la suite. C’est ainsi qu’il faut comprendre la série de faits de ces dernières semaines. De l’annonce surnaturelle - qui n’est pas passée inaperçue - de désignation du royaume comme pays organisateur de l’édition 2029 des Jeux asiatiques d’hiver à l’arrivée de Cristiano Ronaldo, l’Arabie saoudite a décidé de passer à la vitesse supérieure avant sa candidature à la Coupe du monde 2030.
Toute cette stratégie de renforcement du foot dans le royaume vise aussi à élever le niveau des jeunes saoudiens en vue de la Coupe du monde 2034... organisée en Arabie saoudite. Le pays veut faire mieux que le Qatar, qui avait été éliminé en phase de poules à domicile lors du Mondial 2022. Quand le niveau des footballeurs saoudiens ne suffit pas, plusieurs pays du Golfe dont les Émirats arabes unis, procèdent aussi à des naturalisations de joueurs étrangers d’après le média OrientXXI . L’Arabie saoudite pourrait bien emprunter le même chemin que son rival et voisin qatari.
C’est aussi une façon de développer du "soft power", du pouvoir d'influence, à l'extérieur, tant l’image de l’Arabie saoudite est encore ternie par l’assassinat sauvage du journaliste Jamal Khashoggi en 2018, son intervention militaire au Yémen, sans parler des atteintes aux droits humains dans le royaume. Investir dans le sport, c’est aussi construire une économie du divertissement et des loisirs, dont la jeunesse a longtemps été privée. Enfin, c’est inciter les Saoudiens à faire de l'exercice physique dans un pays où les taux d'obésité et de diabète explosent. Bref, le sport est un enjeu de santé publique.
Avec une triple ambition : se faire une place sur la carte du football mondial, préparer l’après-pétrole et acquérir une attractivité certaine en vue d’une éventuelle Coupe du monde à domicile. Dans un championnat mineur, longtemps considéré comme mauvais payeur bien que plus développé qu’au Qatar (plus de supporters, plus d’infrastructures, plus d’histoire, plusieurs joueurs confirmés), les dirigeants saoudiens rêvent alors d’un changement de dimension.
Il y a aussi une opportunités de développer une véritable économie du divertissement avec des retombées positives. L’Arabie saoudite est en train de confirmer et d’accélérer l’entrée dans cette nouvelle modernité du football, à savoir des fonds colossaux, des financements d’État et de la multipropriété. Et ce développement dans le football des Saoudiens annonce également d’autres changements dans le sport plus globalement». Un formidable produit d’appel - parmi tant d’autres - pour renforcer un championnat en train de se professionnaliser et ainsi s’approcher d’ambitions plus globales.
Reste, pour autant, une interrogation centrale. Suffit-il d’associer, à coup de millions, de nombreux joueurs inexpérimentés à quelques leaders chevronnés pour booster la compétitivité d’une équipe et faire croître durablement le niveau du football local ?