L'Analyse du Fiasco de l'Équipe de France de Football à la Coupe du Monde 2010

Le 20 juin 2010 restera gravé dans l'histoire du football français, et même du pays, comme un jour de honte et de chaos. L’équipe de France s’est transformée en véritable asile de fous. Rarement a-t-on assisté à des scènes aussi embarrassantes, ni entendu des paroles aussi fortes. Des amabilités verbales d’Anelka aux accusations de traîtrise du capitaine, l’équipe de France livre aux yeux du monde entier une farce grotesque et irrésistiblement cocasse, s’amuse La Stampa.

La pièce se joue à Knysna et ses environs, avec Domenech et compagnie comme acteurs. Mais cette fois au moins Raymond s’est contenté d’un rôle de figurant, laissant ses supérieurs et ses joueurs sous les projecteurs. Et cette grève, et puis tout le reste !

Le Déclenchement de la Crise

Tout commence avec les violentes insultes proférées par Nicolas Anelka à l’encontre de son sélectionneur pendant la mi-temps de France-Mexique, à Polokwane, en réaction à son remplacement ou à un recadrage. Domenech a semble-t-il voulu banaliser l’affrontement, pour essayer de désamorcer la bombe. La Fédération exige des excuses d’Anelka, qui se garde bien de les présenter. Il est alors exclu.

L'équipe de France lors de la Coupe du Monde 2010.

Le problème c’est qu’un journaliste de l’Equipe l’apprend, et les bombarde en Une du journal. Juste ciel ! Impossible de démentir, mais aussi de plus mal gérer une situation si brûlante.

La Rébellion des Joueurs

Mais personne n’aurait pu imaginer la suite. “Le problème ce n’est pas Anelka, c’est le traître qui est parmi nous, il faut le dire” : paroles du capitaine, Patrice Evra. Et en avant toute !

Pendant que le sélectionneur évoque encore les chances de qualification, Franck Ribéry, jusqu’ici un des plus silencieux et ombrageux, intervient sur les plateaux télé. “Je demande pardon à tous les Français. Bien sûr que le groupe a explosé. Je lis que j’ai un problème avec Yoann Gourcuff, c’est faux, on a besoin de lui. Je le dis honnêtement, je suis en train de souffrir”. Puis il s’en va, au bord des larmes.

Pour mémoire Gourcuff et Ribéry en seraient venus aux mains dans l’avion qui les ramenait de Polokwane. Fermez la parenthèse. Avec tout ça il y aurait matière à trois nouvelles une de journaux, sinon plus, mais le comble n’est pas encore atteint.

L’entraînement est ouvert aux journalistes et au public, pour la seconde fois (hourra !). Attention pourtant au dernier coup de théâtre : voilà qu’au centre du terrain le ton monte entre Evra et Robert Duverne, le préparateur physique, qui s’envoient réciproquement sur les roses. Duverne en jette son chronomètre de rage.

Jean-Louis Valentin, directeur général de l’Equipe de France, assiste à la scène : “Ils ne veulent pas s’entraîner, c’est inacceptable”. Et démissionne. A Domenech de lire l’élégant communiqué rédigé par les joueurs : “La Fédération n’a a aucun moment tenté de protéger le groupe. Si nous regrettons l’incident (littéralement : fils de p… et autres amabilités), nous regrettons plus encore l’utilisation d’un événement qui n’appartient qu’à notre groupe.” Les joueurs auraient ensuite empêché le sélectionneur de monter dans le bus.

Il se murmure au contraire qu’Evra aurait reconnu en Duverne la “gorge profonde”, d’où les insultes et les menaces. Jean-Pierre Escalettes, président de la Fédération, ne sait plus à quel saint se vouer, à supposer qu’il en existe un susceptible de l’entendre. “Inouï. Honteux. Scandaleux. Une chose pareille n’était jamais arrivée dans l’histoire du football français, et c’est tombé sur moi”.

Un mouvement inacceptable, naturellement, et un comportement inadmissible. Ce sont en gros les mots du président absolu, Nicolas Sarkozy, pour qualifier la rébellion d’Anelka.

Conséquences et Réactions

De toute évidence le destin est farceur. Il est rare qu’un journaliste revienne du front épuisé par les nouvelles. C’est ce qui est arrivé hier aux reporters français. Blitz de Ribéry, grève de l’équipe nationale, chasse à la taupe, quasi bagarre, démission : à côté les révoltés du Bounty sont des enfants de chœur. Et Domenech réduit à un rôle de simple speakerine : “Au revoir et merci beaucoup”.

Le bateau ivre de l'équipe de France de football a donc fini, hier, sa Coupe du monde en Afrique du Sud par le naufrage pressenti : dépassés par les Bafana Bafana, l'équipe du pays organisateur, les Bleus ont été battus logiquement 2 à 1, sortant donc de la compétition au premier tour et finissant même derniers de leur groupe. « Une catastrophe », a commenté la ministre de la Santé et des Sports, Roselyne Bachelot.

Au-delà d'une élimination quasi programmée - la probabilité d'une qualification pour les huitièmes de finale était infime -, le débat sur la réforme du foot français est reparti de plus belle dès le coup de sifflet final.

🇫🇷 Les Bleus de Domenech : la descente aux enfers

Tentatives de Réforme et Analyses Post-Crise

Début juillet, le conseil fédéral de la Fédération française de football (FFF) doit d'ailleurs se réunir, a confirmé hier sur TF1 le président de la FFF, Jean-Pierre Escalettes. Critiqué de toute part, ce dernier a promis un débat « sans complaisance » et « apaisé », a-t-il pris soin d'ajouter, avant de promettre une « reconstruction ». Ce dernier a également assuré que l'analyse du « fiasco » de l'équipe de France « balaiera » toutes les responsabilités.

Interrogé hier soir par « Les Echos », l'ancien ministre des Sports, Jean-François Lamour, suggère pour sa part « la mise en place d'un conseil de surveillance issu du monde amateur et d'un directoire plus opérationnel » et de rappeler qu'une loi de 2003, qu'il a fait voter, « le permet ». Le député de Paris (UMP) fait du conseil fédéral de la FFF « le principal responsable » de la crise.

Par ailleurs, il approuve la proposition de Roselyne Bachelot de diligenter un audit extérieur. « Une analyse interne [de la FFF, NDLR], tout comme une inspection générale [du ministère des Sports, NDLR], n'est pas suffisant », argue Jean-François Lamour.

Les illustrations type Chagall du pauvre passent encore, mais le slogan, “Tous ensemble vers un nouveau rêve bleu”, inspiré de la bande-son du film de Disney (“ce rêve bleu, je n’y crois pas c’est merveilleuuuux”), aurait pu consterner Footix lui-même. Ironie du sort, c’est dans ce bus que les joueurs ont décidé d’organiser une mutinerie en bois.

Or, ce jour-là, l’émoi d’une subversion impulsive et la beauté d’une issue fatale se faisaient furieusement sentir. Ainsi, entre le mur de journalistes et le bus, Jean-Louis Valentin, alors directeur général délégué de la FFF, s’en allait annoncer sa démission des sanglots dans la voix.

Au premier plan, les journalistes assistent au déchirement d’une institution qu’ils ont eux-même amorcé. La veille, L’Equipe faisait sa une avec la phrase supposée d’Anelka et provoquait l’exclusion du joueur puis l’ire d’une bonne partie de ses coéquipiers. La suite ressemble alors plus à un scénario d’une télé-réalité d’Endemol qu’à une tragédie de Racine : avec quelques soucis de syntaxe, Evra évoque en conférence de presse la présence d’un “traître” dans le groupe, Ribéry confie avec sincérité “avoir les boules” et tout le monde s’énerve au lieu de jouer au foot.

Chronologie des Événements Clés

DateÉvénement
17 juin 2010France perd contre le Mexique (0-2); Anelka insulte Domenech à la mi-temps.
19 juin 2010L'Équipe publie l'insulte d'Anelka; Anelka est exclu de l'équipe.
20 juin 2010Les joueurs refusent de s'entraîner et font la grève.

Le 20 juin 2010, trois jours après France-Mexique (0-2) et quelques heures avant d'entamer une grève avec son équipe, Franck Ribéry se trouve sur le plateau de « Téléfoot » au côté de Raymond Domenech. Il promet alors aux Français de tout faire pour se qualifier pour les huitièmes du Mondial.

En France, François Fillon peut stigmatiser « des types qui tapent dans un ballon » et s'en sortir, du moins pour cette affaire-là, quand ce serait une faute politique majeure dans un pays de sport. Knysna, c'est aussi cela, cette dimension politique si française qui consiste, à l'égard du sport, à voler au secours de la victoire ou à instrumentaliser la défaite, dans le désintérêt des zones grises.

Un joueur affirme aujourd'hui : « Aulas n'était pas là et je suis persuadé qu'avec lui ou Le Graët, cela ne se serait jamais passé. Un grand président comme Aulas aurait pris les devants, il aurait anticipé. »

Le 20 juin à l'aéroport de Cape Town, Nicolas Anelka s'envole pour Londres. Ce que l'on sait, aujourd'hui aussi, c'est que les joueurs n'ont pas décidé cette grève à l'abri des murs luxueux de l'hôtel Pezula, à Knysna.

Didier Deschamps a révélé qu'il savait tout, à l'automne 2015, pendant qu'il déambulait dans Paris aux côtés de Michel Denisot dans le cadre de l'émission Conversations secrètes. « Sans trahir de secret, la veille, je savais qu'il allait se passer quelque chose. Ils voulaient marquer le coup par rapport à ce qui s'était passé.

Knysna n'est pas seulement le résultat d'un sélectionneur en perte d'énergie et de lucidité, d'un groupe ayant mal choisi sa seule action collective de l'été, et des limites de quelques dirigeants bénévoles mais sans envergure. Il s'y mêle l'absence d'intervention de personnalités du football français qui auraient pu protéger l'équipe de France, mais qui ont considéré, comme Thierry Henry, que ce n'était plus la leur, ou pas encore.

Mais pendant que les joueurs ont continué à jouer dans un décor de soufre, pendant que Menez ou Ben Arfa ont continué d'agiter les fantômes de Knysna à l'Euro 2012, pour des gamineries qui ne méritaient qu'une fessée et au lit (Menez avait insulté Lloris pendant France-Espagne, et son gardien l'avait ensuite défendu en vain, sans lui éviter un match de suspension qui visait à calmer l'opinion), le nouveau pouvoir préparait la suite.

Si la manière a pu parfois être contestée, Laurent Blanc et certains de ses amis de 1998 ayant mis quelque temps à pardonner à Didier Deschamps son empressement à prendre la place, le choix était le bon. Mais le silence des joueurs, même dix ans après, c'est cela, aussi.

En 2014, cela avait été interprété comme un incident interne, parce que la narration était mieux tenue par le staff et les dirigeants. Les joueurs n'ont jamais rien raconté et, surtout, ils n'ont jamais révélé l'essentiel. Qui, le premier, a eu l'idée de la grève ? Qui a convaincu les autres ?

Paradoxalement, avec son témoignage Tout seul (éditions Flammarion), vendu à plus de 200 000 exemplaires, il est l'acteur du foot français qui a vendu le plus de livres depuis Aimé Jacquet après le Mondial 1998. Ce qui est le signe, peut-être, qu'il a fini par susciter une forme d'empathie après avoir fait l'aveu du combat de trop.

Nicolas Anelka a certes promis sa vérité dans un documentaire à venir sur Netflix. Il est celui qui a insulté Domenech à la mi-temps de Mexique-France (2-0), dans le vestiaire de Polokwane, celui qui avait choisi de faire sur le terrain le contraire de ce qu'on lui demandait et de ce dont son équipe avait besoin, celui qui a provoqué une manifestation solidaire que ses actions ne méritaient pas.

La semaine dernière, Le Monde a évoqué le nom de Thierry Braillard, avocat et ancien ministre des Sports, qui a reconnu avoir été consulté mais a démenti formellement être l'auteur du texte. « On m'a demandé mon avis. Et je vous confirme quel était mon avis : j'ai dit qu'il s'agissait d'une grosse connerie. »

La diversité des leaders supposés et le nombre de conseils qu'ils ont pris et qu'ils n'ont pas suivi, ou mal, ramènent à la surface la raison majeure de l'affaire, ainsi détaillée par un joueur aujourd'hui : « Il n'y avait pas de leaders. Ou trop de leaders qui n'en étaient pas. On ne se déclare pas leader. C'est le groupe qui le choisit ou les choisit, ces deux ou trois personnes. Ou l'entraîneur.

Ils ne contestaient pas les faits, ou faiblement, voulaient seulement connaître le coupable. On leur répondait qu'il leur suffisait de faire leur multiplication : quarante personnes assistent à une scène dans un vestiaire ; chacune en parle en secret à trois autres, le soir même, qui elles-mêmes en parlent à trois autres, dès le lendemain matin, soit 480 sources possibles auprès desquelles vérifier l'information.

« Ce jour-là, je sentais qu'il se préparait quelque chose. Au déjeuner, j'ai dit en rigolant : "J'espère qu'ils ne vont pas faire la grève de l'entraînement" », raconte aujourd'hui Raymond Domenech. Le samedi, il faudrait endurer la conférence de presse lunaire, dans un chapiteau glacé en cette fin d'automne, en Afrique du Sud. Jean-Pierre Escalettes, le président de la FFF, est totalement perdu, et Patrice Évra n'écoute plus personne. Il cherche un traître.

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