L'Économie du Football Professionnel : Fonctionnement, Inégalités et Enjeux

L’idée que le football est le « miroir » de la société est souvent avancée et s’avère exacte du point de vue de son économie. À l’heure d’une Coupe du monde décriée pour ses conditions d’organisation sociales et environnementales, le football du XXIe siècle n’échappe pas aux grands débats économiques actuels, notamment celui de la croissance et des inégalités.

Branko Milanovic, spécialiste des inégalités, observe : « Le football a été un miroir de la société, où les inégalités se sont accrues de manière exponentielle au cours des trois dernières décennies. »

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Les Caractéristiques de l'Hypermodernité du Football

Selon le sociologue Richard Giulianotti, le football a connu quatre périodes dans son histoire. Quatre caractéristiques définissent cette hypermodernité :

  1. Inégalités économiques : Elles se sont creusées entre les clubs d’une même ligue et entre les différents championnats, entraînant une domination sportive par quelques équipes riches.
  2. Nouveaux investisseurs : L’arrivée de fonds d’investissement publics et privés, souvent américains, qui exigent une rentabilité financière et créent des « galaxies » de clubs autour d’un même propriétaire.
  3. Mondialisation : La stratégie de mondialisation des grands clubs et des ligues assure des revenus commerciaux et des droits de diffusion internationaux croissants.
  4. Demande de football : La demande de football proprement dite, qui alimente l'économie du secteur.

Répartition mondiale des supporters de football.

Croissance et Inégalités : Le Capital au XXIe Siècle Appliqué au Football

L’économie du football est devenue un domaine intéressant pour appliquer la grille d’analyse inspirée par le succès du livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle. Depuis les années 1990, le monde du ballon rond connaît une forte croissance dans les principaux pays européens. Ce boom économique s’est accompagné d’une augmentation des inégalités entre les clubs, au niveau national et européen. Comme dans la société en général, cette croissance des inégalités concerne surtout le haut de la distribution.

La part des revenus des clubs les plus huppés a augmenté dans le chiffre d’affaires des ligues, ce qui sportivement s’est traduit par une concentration accrue des titres. Malgré les revenus croissants, l’économie du football reste une plus « petite économie » que ce que l’on pense. Surtout, jusqu’il y a peu, elle ne génère pas ou peu de profit pour ses actionnaires.

La Question des Salaires des Joueurs

Lorsque sont liés football et inégalités, vient aussi à l’esprit la question des salaires des joueurs. L’idée qu’ils seraient « trop payés », au niveau individuel ou de la masse salariale des clubs, traverse le champ politique. Notons déjà que seule une toute petite partie des joueurs gagne des millions alors que la majorité a des carrières extrêmement courtes, environ quatre ans dans l’élite en moyenne. Il n’en demeure pas moins qu’il existe de fortes inégalités entre les footballeurs et que celles-ci se sont également accrues.

Baisser les salaires des superstars se heurte cependant à une impasse « morale ». C’est, de plus, pour voir jouer ces derniers qu’un supporter paie sa place au stade, quand bien même cela nuit aux chances de voir leur équipe favorite gagner. De ce point de vue, si l’on adopte les principes philosophiques de John Rawls, les footballeurs superstars « méritent » leur rémunération : l’expression de leur talent contribue au bien-être de la « collectivité », notamment des milieux défavorisés.

Comme le suggère le prolongement du contrat de Kylian Mbappé au Paris Saint-Germain, la tendance est à une augmentation des très hautes rémunérations susceptible de modifier le fonctionnement du marché du travail des footballeurs.

La Crise du Football et l'Absence des Supporters

Ce constat sur les inégalités défend-il l’idée d’un football en crise, dans un contexte postpandémique ? La « crise » la plus visible a été celle des supporters en raison du huis clos généralisé à partir de mars 2020 et durant toute la saison 2020-2021. Au-delà de ses aspects financiers, l’absence du public s’est fait sentir à deux niveaux. Sportivement, sans ce « douzième homme », on a pu se demander si cela devenait moins un avantage de jouer à domicile qu’à l’accoutumée.

Profitant de cette « expérience naturelle », les économistes ont abouti à des conclusions nuancées en ce qui concerne le résultat des matchs, mais pas sur l’arbitrage. Surtout, cela donnait des retransmissions télévisuelles sans la saveur d’une ambiance. L’enseignement à en tirer est que cette dimension du « spectacle » à laquelle les supporters ne sont pas étrangers doit donc être prise en compte quand on mesure l’importance des droits TV dans les budgets des clubs.

Les supporters ont récemment également pu être échaudés par la proposition de certains présidents de grands clubs de « faire sécession » à travers le projet (avorté) d’une Super League plus ou moins fermée. Ce projet récurrent, et relancé ces dernières semaines, d’un championnat européen illustre, selon nous, une nécessité économique de réformer les compétitions, évolution qui constitue sans doute l’un des principaux enjeux actuels du football professionnel.

Chiffre d'Affaires et Emploi dans le Football Professionnel

Selon une étude, la filière du football professionnel aurait généré en 2015-2016 quelques 7,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Pour faire tourner toute l’économie du football professionnel et des secteurs annexes, l’étude annonce que 34 815 personnes étaient employées au sein de la filière il y a deux saisons. Les effectifs sportifs et administratifs des clubs de football professionnel ont augmenté de 51% en 5 ans (+2 469 emplois). La plupart des clubs sont dorénavant staffés dans les secteurs du marketing, communication et commercial en plus du personnel recruté pour l’accueil, la sécurité et l’exploitation des enceintes. Par ailleurs, la radio, relais médiatique historique du football, voit son chiffre d’affaires augmenter de 14%, avec un effet identique sur l’emploi.

Sources de Revenus des Clubs de Football

Au cours des cinquante dernières années, les clubs de football sont devenus des entreprises. On constate une prépondérance des droits TV et du sponsoring/merchandising dans les cinq pays. Il s’agit de la plus ancienne source de revenus. En France, les premiers matchs payants remontent au début des années 1890. À partir des années 1950, les plus grands clubs vont se doter de stades monumentaux afin d’accroître au maximum leurs revenus. Le FC Barcelone est numéro un pour la saison 2022/2023, avec son stage Camp Nou, qui est le plus grand d’Europe, pouvant accueillir 99 000 personnes. Dans le top 10, on retrouve six clubs anglais, ce qui démontre une très grande prédominance comparée aux autres championnats. Cela peut s’expliquer par une politique de tarification très élevée qui a été mise en place pour lutter contre les hooligans.

La retransmission de matchs de football en direct et à la télévision a débuté dans les années 50. Mais, jusque dans les années 80, seuls les « grands » matchs étaient diffusés, à savoir les compétitions de sélections nationales (Coupe du Monde, Championnat d’Europe) et les compétitions de clubs européens (Coupe des clubs champions principalement). La donne a changé dans les années 80, avec l’arrivée d’une nouvelle génération de dirigeants à la tête des clubs et des télévisions. Ceux-ci ont compris que la télévision et les stades n’étaient pas forcément contradictoires, et qu’ils pouvaient même aller de pair.

Manchester City est leader en droits TV avec un revenu de 344 millions d’euros en 2022/2023. En Angleterre, les droits télévisuels sont distribués de manière plus équitable que dans les autres championnats car les montants sont négociés en amont par la Ligue et distribués par la suite. En Angleterre, l’écart entre le club ayant perçu le plus de droits télévisuels et celui qui en a perçu le moins est de +50 % environ. En Espagne, la différence est de + 350 % ! Ce circuit de revenus s’est développé de pair avec la diffusion de plus en plus importante du football à la télévision.

Aujourd’hui, les clubs vendent le nom du stade à des entreprises et cèdent le droit d’utiliser l’image du club et des joueurs afin de vendre des produits. Cette source de revenus est la plus importante pour les grands clubs car ils sont parvenus à créer des marques puissantes qui attirent les annonceurs. On voit que les cinq premiers de ce classement se situent dans un mouchoir de poche. Pour la répartition du top 10, on retrouve une fois de plus une prédominance anglaise avec cinq clubs présents (de la cinquième à la neuvième place), même s’ils occupent moins le haut du tableau.

À ce titre, depuis septembre 2024 se tient un « procès » en interne en Angleterre pour déterminer le sort de Manchester City. En effet, le club quadruple vainqueur du championnat anglais et vainqueur de la Ligue des Champions en 2023 fait face à plus de 115 chefs d’accusations, principalement liés à des financements potentiellement illégaux de son propriétaire saoudien.

Les Pertes du Football Français et le "Too Big to Fail"

Lorsque le chiffre est sorti dans la presse, cela n’a pas eu l’air d’étonner grand monde parmi les spécialistes de la question : le football français professionnel a cumulé des pertes totales de 1,2 milliard d’euros sur la saison 2023-2024. Avec de telles pertes, n’importe qui devrait imaginer une faillite générale et une accumulation de dépôts de bilan. Personne ne peut tenir avec de tels résultats, avec une telle comptabilité, avec de tels déboires. Et pourtant, le football français tient. Il tient et persiste même. Il persiste dans une logique ubuesque de financiarisation, en créant une société commerciale et en cédant 13% des parts de celle-ci à un fonds d’investissement du Luxembourg, CVC Partners, contre la somme de 1,5 milliard d’euros. Il persiste dans sa logique de comptabilité lâche, en augmentant sa masse salariale et en dépassant les ratios de fonctionnement, fixés par l’UEFA, contrairement à quasiment tous les clubs européens, conscients de la crise structurelle.

L’économiste Luc Arrondel, professeur à la Paris School of Economics et spécialiste de l’économie du football, parle, à ce niveau-là, d’un cas d’école dans le « too big to fail ». On est dans le cadre d’un « too famous to fail ». Un club de foot serait suffisamment connu et reconnu pour ne pas s’écrouler et aurait toujours, quoi qu’il arrive, une capacité à se maintenir à flot et attirer des investisseurs, des actionnaires et des créanciers. L’idée est simple, et totalement irrationnelle. Le sport, et le football en particulier, est à la fois touché par le virus de la passion et par un intérêt sportif avant un intérêt économique. Ainsi, les dirigeants, les actionnaires, les investisseurs, vont miser sur un club d’abord par passion, sentimentalisme et supporterisme, sans réfléchir aux pertes, aux coûts et aux dépenses. Ils vont continuer à le « subventionner » whatever it takes. Et ce procédé est cautionné par les autorités à travers la DNCG, où Direction Nationale de Contrôle de Gestion, créée en 1990 pour faire face au retrait progressif des collectivités dans la subvention des équipes professionnelles.

La DNCG et la "Contrainte Budgétaire Lâche"

Comme l’expliquent les économistes Nadine Dermit-Richard et Aurélien François, dans leur article « Vers une convergence des systèmes de régulation du football professionnel français et européen ? Quand la viabilité financière remplace le fair-play financier de l’UEFA », la DNCG a, dès sa création, adopté une logique de solvabilité. Autrement dit, les clubs pouvaient, et peuvent encore aujourd’hui, présenter des comptes prévisionnels dans le rouge, en déséquilibre, tant que le tout est couvert par l’actionnaire. Wladimir Andreff, président du Conseil scientifique de l’Observatoire national de l’économie du sport, a été le premier à parler de « contrainte budgétaire lâche ». Les clubs accumulent des déficits tant qu’ils sont couverts et solvabilisés par « l’actionnaire supporter ». Les autorités comptables, la DNCG, ne contraignent pas les comptes prévisionnels et laissent faire. Jusqu’à un point de rupture ?

Avec 25 ans de laisser-faire, soutenu par les « 20 glorieuses » des droits TV, passés de moins de 150 millions d’euros dans les années 1990 jusqu’à plus de 700 millions d’euros sur la période 2016 - 2020, les clubs ne se sont pas couverts, n’ont pas constitué des fonds propres ni développé leurs infrastructures. Source : LFP. Pourquoi un tel projet ? Parce qu’ils le pouvaient, sans être inquiétés.

La DNCG, via sa contrainte budgétaire lâche, validait des comptes en déséquilibre, et les clubs, pas ou peu sanctionnés, continuaient à vivre au-dessus de leurs moyens, à dépenser de l’argent qu’ils n’avaient pas, en espérant obtenir un retour sur investissement grâce à des performances sportives et à des victoires sur le terrain. Et tout cela a perduré pendant 25 ans.

Les Erreurs Stratégiques et les Choix de Court Terme

De plus, en maintenant l’idée, la certitude, de la quasi-invincibilité du foot, soutenu par la contrainte budgétaire lâche de la DNCG, les dirigeants du football français n’ont pas construit leur modèle sur la durée et n’ont cherché qu’à garantir la croissance de court terme, notamment via les droits TV. Depuis 2018, ils ont continuellement fait le mauvais choix en allant vers le mieux offrant plutôt que le mieux disant, en changeant de diffuseur à chaque nouvel appel d’offres, en passant de Médiapro à Amazon puis aujourd’hui DAZN, et sans chercher à construire une fidélisation avec son public et à développer la marque Ligue 1. Or un objet qui se veut premium, qui souhaite être valorisé à plus d’un milliard d’euros par an, doit être capable d’attirer suffisamment d’abonnés payants pour assurer sa rentabilité.

Aucun produit attirant moins de deux millions de téléspectateurs payants à plus de 20€ ne pourra être rentabilisé à 600 millions d’euros ou plus. L’erreur est donc d’avoir réfléchi à ses intérêts de court terme, non contraints comptablement, sans avoir considéré les conséquences, forcément néfastes de long terme. Mais nous revenons à notre point de départ : pris dans leur attachement émotionnel et leur volonté de succès sportif, les dirigeants du football prennent souvent des décisions impulsives, négligeant les considérations économiques de long terme.

La Dépendance aux Droits TV et au Trading des Joueurs

Mathieu Hazouard, adjoint au maire de Bordeaux, demande une réforme en profondeur du modèle économique des clubs de football, trop dépendants des recettes des droits télévisuels et du trading des joueurs. En effet, le mariage « trading + droits TV », qui, pour de nombreux clubs, représente plus de 50 % de leur budget, n’est plus soutenable. Concrètement, le trading de joueurs consiste à former ou à recruter des jeunes footballeurs pour les (re)vendre et miser sur une plus-value financière. Au-delà de la question éthique posée par ce système qui donne une valeur marchande à un humain, le trading a un effet collatéral qui conduit souvent à de moins bonnes performances sportives, puisqu’une équipe se prive de ses meilleurs joueurs.

Quant aux droits télévisuels, pour la période 2024-2029, les recettes seront en deçà des montants espérés, la faute à un championnat de France guère attractif. En moyenne, les clubs vont voir leurs recettes TV diminuer d’au moins 30 % par rapport à la saison passée. Les dix-huit clubs de Ligue 1 devraient se répartir seulement un peu plus de 300 millions d’euros.

La Recherche d'Investisseurs et les Conséquences pour les Collectivités Territoriales

Les clubs de foot professionnels vivent aujourd’hui au-dessus de leurs moyens. Peu d’entre eux misent sur un projet sportif à long terme, raisonné et équilibré. Beaucoup sont, au contraire, embarqués dans la recherche d’investisseurs, principalement étrangers. L’année 2011 a marqué une bascule avec le rachat de deux des plus gros clubs de Ligue 1 par des investisseurs étrangers : le PSG par Qatar Sports Investments et Monaco par l’homme d’affaires russe Dmitri Rybolovlev.

En parallèle, on oublie trop souvent les conséquences pour les collectivités territoriales quand un club de football professionnel connaît des difficultés. Concernant la rétrogradation du FCGB en Nationale 2, Bordeaux Métropole et la ville de Bordeaux sont directement affectées, la première étant propriétaire du stade Matmut Atlantique et la seconde du centre d’entraînement et de formation.

En conclusion, l'économie du football professionnel est un système complexe, marqué par des inégalités croissantes, des enjeux financiers importants et des défis de régulation. La dépendance aux droits TV et au trading des joueurs, ainsi que la recherche d'investisseurs, mettent en péril la viabilité à long terme de nombreux clubs.

Répartition des revenus des clubs de football
Source de revenus Description
Droits TV Revenus issus de la vente des droits de retransmission des matchs.
Sponsoring et Merchandising Revenus issus des contrats de sponsoring et de la vente de produits dérivés.
Billetterie Revenus issus de la vente de billets pour les matchs.
Trading de joueurs Revenus issus de la vente de joueurs.

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