Les débats sur l’assistance vidéo à l’arbitrage en sport sont généralement binaires : on est pour ou on est contre. Il est plus rare de s'interroger sur la façon dont les images sont choisies pour valider ou non une décision.
Dans les matchs internationaux, l’arbitrage vidéo est le fait d’un homme entouré de toute une équipe télé. A sa tête, celui qui choisit les ralentis : le réalisateur. Tout-puissant… et parfois chauvin.
En rugby, l’arbitre central ne regarde jamais aucun écran. Un deuxième arbitre est là pour ça. Isolé dans une salle pour les matchs du championnat de France, il est au cœur de la régie télé lors des rencontres internationales comme le tournoi des Six Nations et la Coupe d’Europe, près de l’homme qui pilote la retransmission, le réalisateur, et de toute son équipe : opérateurs ralentis, scripte, chargé de production, etc. Une bonne quinzaine de personnes, souvent supporters de l’équipe locale… On y reviendra.
En effet, l'arbitrage vidéo est devenu un élément essentiel du rugby moderne, en particulier lors des matchs internationaux. Cependant, son fonctionnement et son influence suscitent de nombreuses questions.
Cet article se penche sur le rôle souvent méconnu, mais crucial, de l'arbitre vidéo, en explorant les dynamiques complexes qui se jouent en coulisses et les défis auxquels sont confrontés les "hommes en noir".
L'ARBITRAGE : quelques règles
La régie télé : un acteur clé de l'arbitrage vidéo
Lors des rencontres internationales, l'arbitre vidéo est intégré au cœur de la régie télé. Il est entouré d'une équipe composée du réalisateur, des opérateurs ralentis, du scripte, du chargé de production, et d'autres professionnels. Cette équipe, souvent composée de supporters de l'équipe locale, joue un rôle déterminant dans le processus de décision.
Tournoi des Six Nations 2015, Italie/pays de Galles. L’arbitre central consulte son collègue en régie, avant d’accorder à l’Italie son deuxième essai. Ils visionnent deux écrans : l’un montre le match en direct et l’autre en léger différé (une dizaine de secondes de décalage). Un troisième écran, face à l’opérateur, se divise en de multiples fenêtres transmettant les signaux de chaque caméra.
Cela permet à la petite équipe de travailler pendant que le jeu se déroule. L’opérateur peut rembobiner n’importe quelle caméra pour permettre à l’arbitre vidéo de scruter chaque geste sous tous les angles.
En cas de doute trop important (ballon mal aplati pour un essai, en-avant de passe, plaquage haut…), les deux arbitres, qui communiquent en permanence, décident d’arrêter le jeu. Le réalisateur scinde l’écran de télévision en trois (une fenêtre sur l’arbitre central, une autre sur l’arbitre vidéo, une dernière diffusant les ralentis du litige). Suspense.
On attend la décision de l’arbitre vidéo, placé alors dans la même position que les téléspectateurs.

L'arbitre vidéo, un rôle clé dans les décisions litigieuses. Source: Le Parisien.
Le réalisateur : un troisième arbitre ?
D’après le réalisateur Fred Godard, « les arbitres d’un Angleterre/France ne voient pas les mêmes ralentis que ceux d’un France/Angleterre ». Habitué à filmer les matchs internationaux pour France Télévisions, il concède volontiers : « Moi, je suis un peu cocorico. » Imaginez l’homme au sifflet dire la même chose…
En théorie, l'arbitre vidéo et l'opérateur formulent des demandes précises au réalisateur. Dans les faits, ce dernier montre les ralentis qu’il souhaite.
Or le réalisateur d’un match de rugby ne ressemble-t-il pas à un troisième arbitre ? Pour en être sûr, on s’est glissé dans la régie de France 2 lors de France/Afrique du Sud, test-match du 10 novembre dernier réalisé par Fred Godard.
Le dispositif est alors trop important pour réunir toute la technique : le couple formé par l’arbitre vidéo Rowan Kitt et l’opératrice Fabienne Lanusse se trouve dans un car annexe, à quelques mètres, dans les entrailles du Stade de France. Les deux équipes ont des micros pour communiquer.
Le match commence et l’on découvre que les arbitres ne sont pas trois, mais quatre : l’opératrice a un rôle déterminant. Elle ne se contente pas de satisfaire aux demandes de Rowan Kitt mais lui propose des angles, vérifie la légalité de certains gestes alors qu’il garde les yeux rivés sur le direct.
Aux côtés de l’arbitre vidéo et de l’opératrice se trouvent le maître du temps (il arrête le chrono lors des arrêts de jeu) et deux techniciens chargés de préparer les ralentis (une mission essentielle à la fois pour la réalisation et l’arbitrage).
Dans le feu de l’action, l’opératrice n’a ni le temps ni l’autorité pour obtenir ce qu’elle souhaiterait de Fred Godard. L’arbitre vidéo est bel et bien subordonné au réalisateur.
Il est intéressant de noter que même le réalisateur reconnaît une certaine subjectivité dans son travail. Fred Godard admet qu'il peut parfois privilégier des angles de caméra ou des ralentis qui favorisent l'équipe de France. Cette subjectivité potentielle soulève des questions quant à l'impartialité de l'arbitrage vidéo.
L'ambiance en régie : entre passion et pression
Or parmi ces deux techniciens se trouve un incorrigible supporter du XV de France. Il souffle, rouspète, s’indigne, dénigre vertement les arbitres, dont l’un se situe quelques mètres à sa droite ! Rowan Kitt est anglais mais il comprend le message.
« Il va arrêter de parler, lui ? », souffle-t-il à l’opératrice. Dans le car, l’arbitre n’a pas de carton jaune, on peut lui dire ce qu’on veut. « Et là, y a rien ! ? », hurle encore le technicien après un plaquage sud-africain litigieux.
Rowan Kitt transmet à l’arbitre central, le Gallois Nigel Owens, la demande d’arrêter le jeu. Arbitrage vidéo. L’écran de la télé se scinde en trois.
Et comme pour toutes les situations de ce type jusqu’à la fin du match, le réalisateur est aux manettes, il choisit les angles, la vitesse des images, la répétition des ralentis.
Il tranche : « J’ai ma décision : pas jaune ! » Indignation bruyante à sa gauche. Et pas uniquement : il y a d’autres supporters en régie.
Quand le Sud-Africain Cheslin Kolbe semble aplatir derrière l’en-but à la 69e minute, c’est tout le car du réalisateur qui s’écrie « Y a pas essai ! », faisant grésiller les haut-parleurs au-dessus de Rowan Kitt… qui, après visionnage, estime en effet que les cinq points ne doivent pas être accordés.
La même scène se reproduit à la 83e minute. Menés 22 à 26, les Springboks pensent l’emporter grâce à Aphiwe Dyantyi mais tout le car éructe : « En-avant ! » Nouvel arbitrage vidéo.
Pendant que Rowan Kitt examine les images proposées par Fred Godard, celui-ci s’emporte : « Not right ! Not right ! » Essai refusé, encore. En revanche, celui de la 87e minute sera validé.
Victoire de l’Afrique du Sud malgré le tapage de la régie.
« C’est très perturbant. Ce genre de chose n’arrive qu’en France », précise Rowan Kitt, un sourire, tout de même, au coin des lèvres.
Ces témoignages révèlent une ambiance parfois survoltée en régie, où la passion des supporters peut influencer, consciemment ou non, les décisions arbitrales. La pression exercée sur l'arbitre vidéo est palpable, et il doit faire preuve d'une grande concentration pour prendre des décisions impartiales dans un environnement potentiellement hostile.
Les défis du cyberharcèlement et la réponse de World Rugby
Après avoir arbitré France-Afrique du Sud (28-29) en quarts de finale de la Coupe du monde, Ben O'Keeffe avait été victime d'une intense campagne de cyber-harcèlement.
À la suite des menaces subies par des arbitres lors de la dernière Coupe du monde, World Rugby a annoncé que des poursuites avaient été lancées dans plusieurs pays du monde.
Après une Coupe du monde où les arbitres ont été particulièrement ciblés - harcèlement via les réseaux sociaux, menaces, sifflets -, le monde du rugby a décidé de se mobiliser contre les actes de cyberharcèlement envers les joueurs et les arbitres. Des poursuites judiciaires ont été lancées en Australie et d'autres sont en cours dans plusieurs pays grâce à un processus de signalement qui avait été mis en place pendant la dernière Coupe du monde en France.
« Nous espérons que les poursuites judiciaires enverront un message clair indiquant qu'un tel comportement n'est pas toléré », a déclaré Alan Gilpin, directeur général de World Rugby.
En effet, grâce à un partenariat entre World Rugby et la société Signify Group, plus de 900 comptes ont été surveillés pendant le tournoi et plus de 1 600 comptes abusifs ont été signalés aux plateformes, entraînant la suppression de 90 % des contenus.
Pendant les sept semaines du tournoi, les comptes de tous les officiels de match (et ceux de leurs familles) ainsi que les réseaux sociaux officiels de World Rugby ont été surveillés.
« Grâce à notre partenariat avec Signify Group, nous avons pu démasquer et identifier les auteurs d'abus et prendre des mesures grâce aux forces de l'ordre dans de nombreux pays, a déclaré le directeur général de World Rugby, Alan Gilpin. Nous espérons que les poursuites judiciaires enverront un message clair indiquant qu'un tel comportement n'est pas toléré et que même si une personne se cache derrière un pseudonyme sur un réseau social, elle sera identifiée et pourra être inculpée. »
La collaboration avec Signify Group a été prolongée et va se poursuivre sur la saison 2024, à commencer par le Tournoi des Six Nations.
Rappelons qu'à l'issue de la Coupe du monde, l'arbitre international Wayne Barnes, hué pendant la finale, avait mis un terme à sa carrière, tout comme l'arbitre vidéo Tom Foley, victime de menaces. Quant au Néo-Zélandais Ben O'Keeffe, il avait été hué à chacune de ses apparitions après avoir arbitré le quart de finale perdu par la France contre l'Afrique du Sud (28-29).
Ce mercredi, World Rugby a également dévoilé la bande-annonce de « Whistleblowers », un film documentaire qui suit le parcours des officiels de match jusqu'à et pendant la Coupe du Monde de Rugby 2023, et qui met justement en lumière l'ampleur des abus en ligne auxquels ils ont été confrontés.

Whistleblowers, un documentaire sur le cyberharcèlement des arbitres. Source: World Rugby.
Vers plus de transparence et de professionnalisme
Face aux critiques et aux controverses, World Rugby s'efforce d'améliorer le système d'arbitrage vidéo et de protéger les arbitres contre le cyberharcèlement.
Parmi les mesures envisagées, on peut citer :
- Une communication accrue avec le public pour expliquer les décisions arbitrales.
- Une formation renforcée des arbitres vidéo pour garantir une interprétation uniforme des règles.
- Une collaboration plus étroite entre les arbitres, les réalisateurs et les équipes de production pour garantir une sélection impartiale des images.
En fin de compte, l'objectif est de garantir un arbitrage plus juste et plus transparent, afin de préserver l'intégrité du jeu et de protéger les acteurs qui y contribuent.
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