L’histoire du football est autant écrite dans les grands stades des métropoles que dans ceux plus petits des villes moyennes ou des villages. Le bassin minier du nord de la France en offre un exemple tout à fait éclairant avec le stade de l’Étoile Sportive de Bully-les-Mines. Cette enceinte témoigne du dynamisme du football du Nord de la France dès la veille de la Grande Guerre et des aménagements et des œuvres sociales des Compagnies des Mines. Lieu autant de contrôle social que de réalisation de soi-même, le stade dont la tribune est achevée en 1927 est omnisport tout en devenant le terrain de l’ES Bully qui brille en Coupe de France. Aux heures de l’occupation allemande, le stade devient l’un des lieux de distraction en des temps difficiles.

Si les arènes et autres « temples » du football ont déjà fait l’objet de nombreux ouvrages, rares sont les études ayant porté sur des stades plus ordinaires, là où se pratique le « football du dimanche ». L’intérêt que l’on porte aux premiers peut relever de considérations architecturales permettant de les inscrire aujourd’hui dans un processus de patrimonialisation des espaces sportifs actuellement en vogue. Il peut aussi tenir aux compétitions internationales ou championnats nationaux qu’ils hébergent, et sont ici généralement associés au nom de l’équipe résidente. Lieu de déroulement des matchs, le stade de football peut ainsi revêtir une dimension mémorielle particulière, au gré des exploits (et plus rarement des défaites) réalisés par telle ou telle équipe.
Football du Dimanche : Une Passion Authentique
À l’exception peut-être du défi architectural et esthétique lié à leur édification, ces terrains de football étonnent d’abord par leur nombre mais également leur densité, confirmant le caractère précoce de l’ancrage du football-association dans les grandes agglomérations (où l’on rencontre également des stades de dimension modeste), les villes moyennes ou cette France aujourd’hui qualifiée de « périphérique », confirmant s’il en était encore besoin, la dimension populaire du football. Si certaines installations sont partagées par plusieurs clubs, notamment en zone urbaine, le stade de football est souvent celui d’un seul club. De ses équipes engagées dans les différents niveaux de compétition, de ses supporters qui se pressent chaque week-end autour de la main courante, derrière les buts, ou dans l’unique tribune qui abrite également les vestiaires des joueurs et des arbitres.
Telle est la vie du football ordinaire, dont la presse locale se fait l’écho après chaque journée de championnat, mais qui reste encore « invisible », sauf pour celles et ceux qui l’ont vécue ou la vivent encore, en tant que joueur, entraîneur, arbitre, supporter ou simple spectateur. Et ce football-là, bien peu médiatisé, souvent vilipendé au regard de ses dérives, mérite que l’on s’y attarde un peu, au prisme des stades justement. Parce que la « passion du football » s’y exprime tout autant.
L'Émergence du Football dans le Nord de la France
L’une des singularités du football-association dans le nord de la France tient sans doute à son caractère précoce, et le pays minier n’échappe pas à la règle : à la veille de la Première Guerre mondiale, les premiers clubs s’organisent autour de championnats USFSA régionaux et locaux, autour de stades de fortune. La densité des petites villes minières, l’exploitation du charbon par les Compagnies et les politiques de contrôle social (sur fond d’hygiénisme) qu’elles déploient dans les corons puis les cités minières expliquent cette intrication remarquable associant la ville (l’espace social), le stade (l’espace sportif) et les fosses d’exploitation (l’espace industriel.
Les Moments Les Plus Égoïstes Dans Le Football
Dans le prolongement de la Grande reconstruction, l’édification d’un stade par la Compagnie des mines de Béthune à proximité des fosses 1, 1bis et 1ter de Bully-les-Mines (là où a débuté l’extraction dès 1852) s’inscrit dans le projet de réaménagement du carreau : raval des puits, nouveaux bureaux et ateliers et bains-douches destinés aux mineurs sont complétés par la construction d’un complexe sportif inauguré en 1920. Ce dernier va devenir le lieu des rencontres disputées par la section football de l’Étoile Sportive de Bully, société omnisports (« athlétisme, gymnastique et football ») fondée le 30 septembre 1920 à l’initiative de Claude Perussel, ingénieur des mines et directeur des travaux du fond à la compagnie de Béthune.
« Le stade de l’Étoile Sportive de Bully, c’est le monument sportif de la région, c’est le modèle qu’on cite en exemple, c’est la curiosité du pays […] La tribune, aussi luxueuse que celle d’un hippodrome, est ornée d’un balcon en belle ferronnerie ; au centre et aux extrémités, elle porte fièrement des bouquets de géranium comme une fleur à la boutonnière. Outre le pavillon d’entrée d’inspiration Art déco (traduction des choix architecturaux qui président à la reconstruction des villes sinistrées) il se compose d’une salle de boxe et de gymnastique, de cinq terrains (dont l’un dédié aux matchs de l’équipe première, les autres étant réservés aux entraînements et équipes de jeunes), de vestiaires équipés de placards individuels et de douches collectives.
L’aménagement d’une tribune en 1922 et la présence d’une main courante autour de la piste en cendrée entourant le terrain d’honneur permet d’accueillir un public de plus en plus nombreux. L’engouement du public pour les matchs de football et l’émergence d’un supportérisme plus organisé se traduisant d’ailleurs par de nombreux débordements, que les instances de la Ligue du Nord de Football-Association (LNFA) peinent à endiguer. Le soutien financier de la Compagnie des mines, dans la droite ligne d’un paternalisme sportif qui a fait la preuve de son efficience dès la fin du xixe siècle, permet de recruter les joueurs les plus talentueux.
Politique de Contrôle Social et Aménagement des Cités Minières
La configuration de cette infrastructure sportive ne doit pas surprendre, tant elle s’inscrit dans les projets successifs d’aménagement des cités minières par les compagnies. Le rachat avant-guerre à bas prix des terres agricoles leur permet de disposer au lendemain du premier conflit mondial d’un foncier considérable, mis à contribution dans l’édification d’un habitat pavillonnaire et de « cités-jardins » plus aérées et aux voiries moins rectilignes. Le temps des corons et de l’horizontalité de leurs barres monotones s’estompe quelque peu pour laisser place à des cités plus modernes où les œuvres sociales des compagnies sont désormais inscrites dans la pierre : dispensaires, écoles ménagères et églises sont ici prolongés par des équipements sportifs, au même titre que les salles des fêtes.
La vocation omnisports du complexe de l’ES Bully illustre on ne peut mieux cette politique de contrôle social bien connue désormais mais qui rompt justement avec une lecture par trop doloriste des mondes ouvriers : on peut certes y pratiquer un grand nombre de sports, mais également assister aux rencontres de football, se promener dans le parc tout proche, et disposer ainsi d’un « temps à soi » dont les activités sont certes proposées par les compagnies, mais dont on peut in fine faire libre usage. Principalement dédié aux sports, le stade est aussi le théâtre d’autres manifestations collectives, à l’image de la fête des Sokols polonais du 31 juillet 1927.
L'Âge d'Or de l'Étoile Sportive de Bully
Bénéficiant d’un stade « à demeure » et des ressources financières de la Compagnie autorisant la pratique de « l’amateurisme-marron », L’ES Bully devient rapidement l’un des clubs-phares du pays minier, disputant les premiers rôles dans les compétitions régionales : champion d’Artois (4e division) à l’issue de la saison 1920-1921, l’équipe première accède chaque année au niveau supérieur pour intégrer le groupe de Promotion Honneur Artois Picardie en 1925, puis accéder à l’élite régionale (DH) trois années plus tard. Mais ce sont surtout ses parcours en Coupe de France qui retiennent l’attention dans les années 1930.
Sans entrer dans le détail de ses éditions successives, l’ES Bully fait moins figure de « cendrillon de la Coupe » que d’épouvantail pour des clubs plus capés, ayant basculé dans le professionnalisme en 1933. Entre 1927 et 1936, l’équipe atteint à cinq reprises le stade des 1/32es de finale, passées les phases éliminatoires organisées par la LNFA. Lors de l’édition 1932-1933, l’ES Bully est défaite face à l’OGC Nice en 1/16es.
Le basculement dans un « football de guerre » change paradoxalement peu la donne, même si les conditions d’organisation des championnats et des déplacements en « zone interdite » sont plus complexes qu’ailleurs. Les difficultés des clubs de l’hexagone à recomposer des équipes là où les « mineurs-joueurs » de l’ES Bully sont finalement protégés par leur emploi fictif : régulièrement déclarés dans les effectifs de la compagnie, ils échappent ainsi au STO et peuvent s’aligner dans les compétitions maintenues par le régime de Vichy.
Éliminée lors des phases finales de la Coupe Charles Simon (1/4 de finale lors de l’édition 1942, 1/8e de finale l’année suivante, 1/32e en 1944), l’équipe de l’ES Bully intègre le Championnat de France de la poule de Zone Nord en 1941-1942, en se classant à la neuvième place à l’issue de la saison. On peut s’étonner de la mansuétude des autorités allemandes s’agissant de l’organisation de rencontres de football dans une région de statut particulier. Comme le soulignent Étienne Dejonghe et Yves le Maner, le football (tout comme le cinéma) sert ici d’exutoire, en offrant aux populations locales éprouvées par l’Occupation et les restrictions quotidiennes, une parenthèse qui, le temps d’un match, permet d’échapper aux malheurs de la France « vert de gris.
Perturbés dès l’hiver 1943-1944 (aux restrictions de circulation des équipes s’ajoutent les réquisitions des mineurs pour travailler le dimanche), les championnats de football sont arrêtés en avril avant que de reprendre timidement, passés les combats de la Libération du Pas-de-Calais, se soldant par l’arrivée des troupes anglaises à Bully le 2 septembre 1944. À l’image du stade Julien Denis à Calais (joueur du Racing décédé en avril 1915) ou de celui de la Libération à Boulogne-sur-Mer (inauguré en 1956), ce choix mémoriel renvoie ici à une période particulièrement douloureuse pour une population du pays minier, par deux fois dans « la main allemande », entre 1914 et 1918, 1940 et 1944.
L'Héritage du Football Amateur
À l’image du stade René Corbelle, les stades où se joue l’ordinarité du football amateur sont légion. Si l’ES Bully a connu son heure de gloire lors d’une saison 1948-1949 qui propulse son équipe première dans le nouveau championnat de France amateurs (CFA) créé par la FFF, elle connait ensuite les affres de la relégation en Division d’Honneur (1954) pour évoluer aujourd’hui en R3, qui correspond au dernier niveau des compétitions de Ligue, avant les championnats de District. Pour autant, le stade René Corbelle est encore là, dans une configuration proche de celle de 1920.
Comme pour des milliers d’autres équipements sportifs, il sert de théâtre à la mise en scène d’un « football du dimanche » qui à ce jour, constitue encore un véritable « angle mort » d’une histoire du football pourtant foisonnante.
Le Racing-Club de Lens constitue une singularité dans le paysage minier : il développe une forme avancée de supportérisme populaire à mesure de l’emprise de la Compagnie des Mines de Lens.
Tableau Récapitulatif : Parcours de l'ES Bully
| Saison | Compétition | Résultat |
|---|---|---|
| 1920-1921 | Championnat d’Artois (4e division) | Champion |
| 1925 | Promotion Honneur Artois Picardie | Accès |
| 1930s | Coupe de France | Plusieurs participations |
| 1932-1933 | Coupe de France | 1/16es de finale (défaite contre OGC Nice) |
| 1941-1942 | Championnat de France (Zone Nord) | 9e place |
| 1948-1949 | Championnat de France Amateur (CFA) | Participation |
| 1954 | Division d’Honneur | Relégation |
| Aujourd'hui | R3 | Niveau actuel |