L'échec de DAZN et l'impact du piratage sur les droits de la Ligue 1 en France

Pour expliquer l'échec de la Ligue 1 sur leur plateforme, les dirigeants de DAZN ont souvent évoqué un piratage intensif qui n'a pas permis, selon eux, de dépasser les 700 000 abonnés, très loin des objectifs. Et qui a poussé le propriétaire, le milliardaire Len Blavatnik, à arrêter les frais au bout d'une seule saison en versant une indemnité de 85 millions d'euros à la LFP. Même si le tarif prohibitif de DAZN et une communication mal ficelée ont évidemment pesé, le piratage a joué un rôle important dans cette faillite.

Pour mesurer l'ampleur des dégâts, l'entreprise britannique avait sollicité le concours de spécialistes qui ont mené une mission d'enquête de trois mois, à partir de novembre 2024. Entré en contact avec le diffuseur par l'intermédiaire de la LFP, Philippe Dewost, expert technique de ce travail d'investigation, raconte : « L'objectif de DAZN était de comprendre, qualifier et quantifier l'étendue du piratage IPTV pour voir de quelle manière cela pesait sur leurs résultats et surtout sur la possibilité pour eux d'atteindre leurs objectifs.

Mon associé, dont c'est la spécialité, a commencé à enquêter sur le terrain, en prenant vraiment des risques, et s'est aperçu que la distribution, que ce soit dans le sud de la France, dans l'Est parisien, en Seine-Saint-Denis et dans le Nord était organisée par les groupes qui font du trafic en tout genre, notamment les stupéfiants. »

Dans le détail, trois « fournisseurs » ont été identifiés « auxquels vous vous connectez en ayant un identifiant et un mot de passe qui ont été installés dans la machine, détaille l'ancien directeur général de l'EPITA (école d'ingénieurs en informatique), aujourd'hui consultant. Le tout par le biais d'un rabatteur, d'un vendeur ou quelqu'un vers lequel on vous a dirigé, à qui vous versez du cash et donnez votre numéro de téléphone portable.

Vous récupérez un boîtier déjà préconfiguré que vous n'avez plus qu'à brancher sur votre télé et à raccorder à Internet. Vous n'avez pas de manipulation particulière. On vous demande votre numéro de téléphone parce que c'est ce qui servira à ces plateformes, via leurs distributeurs, pour vous recontacter au bout de onze mois pour vous proposer de renouveler votre "abonnement".

Et au passage, votre numéro de téléphone va se retrouver sur le Dark Web et revendu à d'autres. Ce qui explique que quand vous le communiquez, vous vous mettez en risque de recevoir des démarchages, du phishing (hameçonnage) et tous les SMS et les appels non sollicités que l'on peut imaginer. »

Selon lui, « ces plateformes sont très organisées, puisqu'elles sont très bien financées ». En fait, selon le rapport réalisé pour DAZN, « elles ont une infrastructure répartie chez plein d'hébergeurs, qu'on a retrouvés en Europe de l'Est, dans l'Union européenne, mais également en cascade, que ce soit au Laos, en Russie, en Chine... Ce qui rend leur comportement difficile à détecter.

Il y a des dizaines, des centaines, des milliers de flux illégaux, le plus souvent des flux sportifs qui ont été récupérés et réencodés. » Les boîtiers fournissent tous l'ensemble des chaînes sportives, mais aussi Netflix, Prime Video, Apple TV...

Peut-on arrêter le piratage et la diffusion illégale en ligne? | Contrôle du web | Rad

Pour se « couvrir », Philippe Dewost et son équipe ont conservé des boîtiers et en ont placé d'autres chez des commissaires (anciens huissiers) de justice. Ils ont aussi procédé à un signalement auprès du tribunal judiciaire de Marseille, le 7 octobre dernier. Car l'ampleur du trafic est, de leur point de vue, colossale.

« Les chiffres dont on dispose aujourd'hui montrent qu'il y a à peu près 8 millions de boîtiers en circulation en France et qu'on atteindra probablement les 9 millions à la fin de l'année, parce que la période de Noël favorise une vente extrêmement soutenue, assure-t-il. Avec 8 millions de boîtiers en circulation à 50 euros par an, on parle d'un business de 400 millions d'euros annuels, c'est-à-dire du même ordre de grandeur que la valeur des droits de la Ligue 1 lorsqu'ils étaient vendus à DAZN. »

Les derniers chiffres de l'ARCOM (autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), qui datent un peu, évoquent 5 à 6 millions de boîtiers. Il est question de 12 % des internautes concernés par le piratage, avec 41 % qui s'y consacrent depuis moins d'un an. Un simple boîtier branché sur un ordinateur ou un écran permet de regarder un large panel de programmes.

Pour Ligue 1+, lancée le 15 août afin de palier la défection de DAZN, le problème reste identique, même si quelques communiqués victorieux laissent penser que les gendarmes attrapent souvent les voleurs. « On est passé de DAZN à Ligue 1+sans aucune modification en termes de piratage, regrette Philippe Dewost. Tout est toujours accessible. » Ce que nous avons pu vérifier sur chacune des plateformes pirates évoquées par ce spécialiste.

Qui s'interroge sur le peu de réactivité des « victimes ». « La question qu'on pourrait se poser, c'est : que font les Français par rapport à leurs homologues italiens, espagnols ou anglais, qui sont confrontés exactement au même problème ?

Dans ces pays-là, les diffuseurs ont pris le sujet à bras-le-corps et travaillent évidemment avec les autorités pour qu'il y ait un cadre législatif qui leur permette d'avancer. Mais ils prennent en charge leur propre sécurité et ne se reposent pas uniquement sur les régulateurs du type de l'ARCOM en France pour faire le travail. »

D'autant que les moyens du régulateur sont loin d'être infinis. Les plateformes qui sont derrière sont très largement insensibles à toutes les démarches d'interruption de flux qui sont engagées. La raison, c'est simplement que l'ARCOM n'a pas suffisamment de moyens. Encore une fois, de mon point de vue, c'est aux clubs d'assurer leur propre sécurité, de défendre leurs intérêts. Exactement comme dans un supermarché. Vous avez beau avoir les forces de l'ordre à l'extérieur qui peuvent intervenir s'il y a un gros problème, vous avez aussi des vigiles à l'intérieur. »

Aiguillée vers LFP Media pour apporter son expertise récemment acquise sur le dossier de la Ligue 1, l'équipe dont fait partie Philippe Dewost n'a pour l'heure pas été retenue. La direction de la filiale commerciale de la LFP a missionné son propre enquêteur privé chargé de lui fournir des dossiers clé en main pour ses dépôts de plaintes.

LFP Media prend très au sérieux la menace du piratage et nourrit le rêve de convertir les pirates en abonnés payants. Cette lutte est en effet essentielle pour le développement de Ligue 1+. Aujourd'hui, la plateforme compte 1,08 million d'abonnés, mais doit améliorer nettement son score pour commencer à vraiment devenir intéressante financièrement pour les clubs.

Consciente du problème, la LFP a d'ailleurs inscrit le piratage à l'ordre du jour de l'assemblée générale de l'instance, le 4 décembre. Une obligation, car Philippe Dewost croit peu à l'efficacité du projet de loi contre le piratage, dont on attend toujours une date de passage devant l'Assemblée nationale. Du côté de LFP Media, on est moins pessimiste, considérant que le texte ne peut qu'améliorer les choses.

DAZN est le diffuseur en France de la Ligue jusque 2029. Au bout d'une journée rocambolesque, mardi 15 avril, le processus de médiation entre la Ligue de Football Professionnel et DAZN, diffuseur de la Ligue 1, n'a pas abouti. La LFP avait accepté la proposition du médiateur de rompre le contrat à l'issue de la saison, moyennant une indemnité de 110 à 125 millions d'euros payable en quatre fois.

"Je ne suis pas très positif. On est dans un cas unique avec deux parties qui se retrouvent devant le tribunal dès le début de l'exploitation du contrat. On ne peut pas dire que la confiance règne, et que la relation soit paisible et constructive. Ça ne sent pas bon", alerte Pierre Maes, spécialiste des droits TV. C'est donc dans ce contexte tendu que la LFP et son diffuseur vont devoir continuer à collaborer, en attendant de trouver une solution.

Dans l'état actuel des choses, le contrat liant la LFP à DAZN jusqu'en 2029 pour 375 millions d'euros annuels tient toujours. Le diffuseur britannique est donc tenu de verser 70 millions d'euros le 30 avril, et la même somme le 30 juin pour honorer ses engagements. Le fera-t-il ? C'est toute la question.

"La LFP ne va pas prendre le risque de contrevenir au contrat. Ce serait une erreur qui profiterait à DAZN, or il est certain que DAZN les attend au tournant, ils ne vont pas prendre de risque. Du côté de la Ligue, on n'écarte ainsi pas la piste de voir DAZN conserver les droits jusque la fin de saison prochaine, avant d'activer la clause qui permettrait au diffuseur britannique de rompre le contrat à l'issue de la saison 2025-2026.

Seule condition pour cela : avoir moins de 1,5 million d'abonnés en décembre 2025. La médiation n'y est pas parvenue, mais un accord entre la LFP et DAZN est toujours possible, si les deux entités se mettent d'accord. Dans ce cas de figure, la Ligue pourrait alors négocier de gré à gré avec un autre diffuseur, pour ce cycle de droits TV qui court jusqu'en 2029. Mais lequel ?

"Si DAZN part, il n'y a plus personne, c'est une première. "On ne voit pas d’autre diffuseur intéressé. C’est une situation particulière, même si partout en Europe, le nombre de diffuseurs intéressés est en baisse. Là, si DAZN part, aucun diffuseur ne va se positionner. Tous les regards se tourneraient vers Canal+.

Mais la chaîne cryptée est toujours en conflit avec la LFP sur le précédent contrat, lorsqu'elle versait 332 millions pour deux matchs de Ligue 1, alors que Prime Video payait 250 millions d'euros par an pour les huit autres rencontres, dont l'affiche du dimanche soir.

De son côté, la chaîne qatarie - détentrice de l'affiche du samedi 17h - ne peut agir sans l'aval de Canal+, dont elle dépend pour être rentable, via l'accord de distribution exclusif. Sans oublier que le président de BeIN Sports se nomme Nasser Al-Khelaïfi, président du PSG, que l'on dit agacé depuis les accusations de conflits d'intérêts.

Face à cette situation inédite, le projet de chaîne porté par la LFP tient de plus en plus la corde. De nombreux présidents de Ligue 1 y croient désormais, avec la volonté de réunir tout le football professionnel français sur une même chaîne, qui serait ensuite distribuée grâce à un partenaire. Le premier projet présenté l'été dernier en ce sens proposait ainsi un accord avec Warner Bros Discovery, qui aurait rendu la chaîne LFP accessible sur sa plateforme.

Pour 28 euros, les abonnés auraient ainsi eu accès à la chaîne LFP mais aussi à tous les contenus de la plateforme Max/HBO. "Une chaîne, ça coûte de l'argent, mais c'est facile à monter. Après, faire une chaîne rentable, c'est autre chose... Le défi serait colossal, parce qu'ils vont se retrouver face aux mêmes difficultés que DAZN. Mais ça semble être le seul chemin possible", analyse Pierre Maes, en rappelant que ce projet traîne dans les cartons depuis dix ans.

"Les Ligues n'iront dans cette direction que lorsqu'il n'y aura plus de chaînes pour payer les droits TV. Parce que le système actuel, c'est un confort absolu pour les Ligues de laisser les chaînes tout gérer. Inédit dans le football mondial, ce système est courant dans le sport américain, que ce soit en NBA, en NFL, MLB ou en NHL.

"Toute l'Europe du foot business va regarder ça avec attention, mais lancer une chaîne, ça coûte de l'argent avant d'en remporter, ce qui est délicat pour les clubs. Sans oublier que la rentabilité est hypothétique. Ironie du sort, cette chaîne produite par la LFP pourrait intéresser... Canal+.

"Le groupe Canal est devenu, depuis des années, un agrégateur de contenus, qui veut proposer le plus possible sur sa plateforme. Si la Ligue lance sa chaîne, d'un point de vue stratégique, Canal+ voudra la diffuser", imagine Pierre Maes. Ce qui pourrait signer le retour de la Ligue 1 sur MyCanal (sa plateforme de streaming), sans que la chaîne cryptée ne paye les droits TV.

Impact Financier du Piratage en France

L'enquête menée pour DAZN révèle l'ampleur du marché noir des abonnements IPTV en France. Voici une estimation des revenus générés par ces activités illégales :

ÉlémentChiffre
Nombre de boîtiers en circulationEnviron 8 millions
Prix moyen d'un abonnement pirate par an50 euros
Revenu annuel total généré par le piratage400 millions d'euros

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