La Coupe du Monde de Rugby 1991 reste un souvenir douloureux pour les supporters français. L'édition, co-organisée par les nations du Tournoi des V Nations et la France, a été marquée par une préparation chaotique et une performance décevante du XV de France.

Toute l’impuissance tricolore représentée par Laurent Cabannes qui, ballon en main, tente de s’extraire de la pieuvre anglaise et des bras de Paul Ackford (au centre) et Jeremy Guscott (à droite)
Une Crise Fédérale Majeure
À l’origine de ce chemin de croix, il y avait cette crise fédérale majuscule : le patriarche Albert Ferrasse, attaqué par son fils spirituel Jacques Fouroux, sélectionneur de 1981 à 1990. Ferrasse avait été déstabilisé par cette brouille et par une autre, naissante, avec Guy Basquet, son allié agenais de toujours. Il en avait été réduit à faire alliance avec son opposant Jean Fabre (quel embrouillamini !). Fouroux avait quitté son poste à l’été 1990, il avait été remplacé par un improbable duo composé de Daniel Dubroca (ex-capitaine, Agenais bon teint) et de Jean Trillo qui faisait figure de parachuté.
Le premier avait joué avec la plupart des sélectionnés, le second était d’une autre génération. Ils n’avaient pas une mauvaise relation, mais ils n’étaient pas en osmose. La nomination de Trillo résultait d’une idée, un rien machiavélique de Fouroux, pas fâché de perturber le pouvoir agenais et de couper l’herbe sous le pied de Pierre Villepreux, la grande référence.
Écoutons ce que déclara Eric Champ bien plus tard : "Dans le staff, il y avait Daniel (Dubroca), mais il y avait aussi un type qui n’avait rien prouvé avant, rien prouvé pendant et rien prouvé après, je pense à Jean Trillo. Je ne parle pas du joueur, je parle de l’entraîneur. Dubroca, Serge (Blanco) et moi, on avait déjà une histoire commune, et Trillo venait un peu comme un cheveu sur la soupe.
Le tournoi se passe pourtant correctement, avec un Grand Chelem loupé de très peu à Twickenham. Jean Trillo avait trouvé un terrain d’entente avec Pierre Berbizier, le "cerveau" de l’équipe. Mais en coulisses, les joueurs sont sensibles à l’air du temps. Ils sentent le professionnalisme arriver à grand pas, et… ils osent parler d’argent à Albert Ferrasse !
"Le rugby évolue et nous avec, vous aurez quelque chose." Les intouchables Serge Blanco, capitaine, et Franck Mesnel assument le rôle de porte-parole. Avec le flottement au sommet de la pyramide, les élections du printemps qui consacrent les idées de Jean Fabre tout en laissant Ferrasse au pouvoir, les promesses présidentielles se perdent dans les sables. Aucune becquée ne tombe dans le gosier des oisillons tricolores.
Une Tournée Désastreuse aux États-Unis
Puis l’équipe part à l’arrachée en tournée aux Etats-Unis (7 au 22 juillet), l’un des pires périples de l’histoire. Il faut en plus comprendre qu’entre-temps, le CA Bordeaux-Bègles était devenu champion avec un pack de flibustiers et les sélectionneurs avaient décidé d’intégrer la terrible première ligne Gimbert-Moscato-Simon. Ils débarquent dans le groupe comme des chiens dans un jeu de quilles, d’abord pour un Roumanie-France puis pour ce périple en Amérique et ils n’étaient pas du genre à passer inaperçus.
On les voyait comme des jeunes loups prêts à tout bouffer. Dans les montagnes rocheuses, la concurrence est électrique entre ceux qui veulent garder leur place et ceux qui veulent la prendre. Midi Olympique titre : "Grêle de coups à l’entraînement". Serge Blanco fit plus tard ce récit : "Cette tournée fut catastrophique. Les entraînements étaient musclés, ce fut même une boucherie… Je faisais partie avec Eric Champ d’une ancienne génération qui s’opposait à la nouvelle, qui cherchait à prendre l’ascendant pour influencer le futur choix du staff."
Au retour de la tournée, la division des joueurs apparaît au grand jour mi-août quand Serge Simon et Vincent Moscato sèchent carrément un stage prévu à Luchon et continuent leur route vers la Côte d’Azur. Ils avaient appris en lisant Midi Olympique qu’ils n’avaient plus guère de chances d’aller au Mondial.
L'Affaire Berbizier et les Tensions Financières
Jean Trillo dira peu après : "Leur départ fut un coup de couteau dans le dos. On était loin de la sérénité. Il fallait en plus tenir compte d’un fait crucial, les sélectionneurs avaient oublié un nom : Pierre Berbizier, demi de mêlée et stratège de l’équipe. Une décision colossale interprétée de diverses façons. On accusa Serge Blanco d’avoir intrigué contre lui. Lui dément, en faisant allusion à un règlement de compte interne au SUA : "Une bagarre en coulisses entre dirigeants en place et d’autres, qui voulaient le pouvoir. Le joueur s’en serait mêlé. La veille de l’annonce, j’appelle Dubroca qui me dit que Pierre sera de l’aventure. Le lendemain, il n’y est plus. Je n’ai jamais su ce qu’il s’est passé au cours du dernier comité de sélection."
On croit savoir que Jean Trillo fit tout pour conserver Pierre Berbizier, avant de céder. Le mieux était de demander à Berbizier lui-même : "C’est très simple : il y avait un duel entre Albert Ferrasse et Guy Basquet, à la FFR, au comité et au club. On m’associait à Basquet, Dubroca était très lié à Ferrasse. Ils m’ont sorti à cause de ça, alors qu’ils étaient venus me rechercher pour le Tournoi 1991 lorsque j’étais blessé à une cheville.
Il fallut donc faire sans lui et lancer un demi de mêlée nommé Fabien Galthié, 22 ans et encore un peu tendre pour une échéance aussi écrasante. Voilà donc le XV de France lancé vers le Mondial vaille que vaille, mais toujours sans réponse au niveau financier. En tournée, ils s’étaient concertés plusieurs fois sur ce sujet : "Après une séance vidéo, j’étais tombé sur une réunion des joueurs entre eux. Je leur avais dit d’aller plutôt se reposer" se souvient Daniel Dubroca.
Les joueurs se retrouvent ensuite à Hendaye au centre de Thalasso de… Serge Blanco (ça ne s’invente pas). C’est là que les joueurs haussent la voix sur les questions d’argent : "On avait demandé aux uns et aux autres, Ferrasse, Martin, Fabre, Lapasset. On ne voyait rien venir. Il faut savoir qu’à cette époque, on partait en tournée pour une maigre indemnité qui ne couvrait même pas le prix d’une communication téléphonique entre la Nouvelle-Zélande et la France."
Les joueurs se montrent vraiment en colère, on parle de grève. Ferrasse rétorque : "Ils n’ont qu’à s’en aller, on en trouvera quinze autres à leur place." Jean Fabre se souvient : "J’étais d’accord avec eux, les Sudistes étaient déjà rétribués. J’ai défendu leur position en Comité Directeur, d’autant plus qu’ils ne demandaient pas grand-chose. J’ai vu alors une levée de boucliers, d’André Moga par exemple. À ce moment-là, la sérénité du groupe n’a pas progressé d’un iota.
Surgit alors un homme de l’ombre, Serge Kampf, chef d’entreprise très aisé, qui gravitait par passion autour du XV de France depuis 1987. Les chiffres ont varié. Le plus crédible semble être celui de 200 000 francs, soit 30 000 euros distribués à chacun dans la discrétion, à la fin de la compétition. On apprendra aussi qu’il avait financé la fameuse tournée aux Etats-Unis de tous les dangers à hauteur de 230 000 euros, toujours dans la discrétion.
Un Parcours en Phase de Poule Sans Relief
Voilà dans quelles conditions chaotiques la France aborde ce Mondial 1991, en partie organisé sur son sol. Il débute par trois matchs de poule contre la Roumanie, les Fidji et le Canada : trois victoires sans grands enseignements.
L'Élimination en Quart de Finale Face à l'Angleterre
Puis les Bleus payent en quart de finale les pots cassés de leur préparation erratique : une cruelle défaite 19 à 9 contre des Anglais remontés comme des coucous, et prêts à toutes les provocations (méditons tout de même sur leur ultime essai de Carling, il EST le rugby). En son jardin parisien du Parc des Princes, les grognards du capitaine Serge Blanco - l’icône absolue du XV tricolore - que sont Champ, Cécillon, Roumat, Mesnel, Ondarts et autres Sella tombent dans le piège tendu par le XV de la Rose.
Dès le début de la rencontre, Serge Blanco est « châtié », à la réception d'une chandelle, par les Anglais qui par cette tactique veulent déstabiliser le meilleur atout français. Ils y parviendront. Rory Underwood et Will Carling inscrivent chacun un essai, et l'Angleterre s'impose 19 points à 10. Serge Blanco vient de disputer son dernier match international et Daniel Dubroca cédera sa place d'entraîneur du XV de France à Pierre Berbizier le 23 décembre.
Le 19 octobre 1991 à Paris, le XV de France était éliminé par le XV de la Rose sur le score de 19 à 10. C’est à ce jour la plus mauvaise performance tricolore dans une Coupe du Monde. Il faut dire que cette année-là, la France avait vraiment tout fait pour passer à travers.
Résultats de l'Équipe de France à la Coupe du Monde 1991:
| Date | Match | Résultat |
|---|---|---|
| 4 Oct. 1991 | France - Roumanie | 30 - 3 |
| 8 Oct. 1991 | France - Fidji | 33 - 9 |
| 13 Oct. 1991 | France - Canada | 19 - 13 |
| 19 Oct. 1991 | France - Angleterre | 10 - 19 |
L'Altercation Dubroca-Bishop
Ultime soubresaut du grand pandémonium de l’année 1991, Daniel Dubroca qui dans les couloirs du Parc dévisse, saisit l’arbitre néo-zélandais M. Bishop par le col et le plaque au mur en l’incendiant de mots doux : "Oui, j’ai fait ce qu’il ne fallait pas faire. Je suis monté en pression, je lui ai dit ce que je pensais. C’était l’accumulation de plein de choses.