La Coupe du Monde de Rugby 1999, qui s'est déroulée dans les îles britanniques et en France, a marqué l'histoire du rugby avec des moments inoubliables. Revivons ensemble les temps forts de cette édition, notamment l'exploit retentissant du XV de France face aux All Blacks.

Le Contexte : Bienvenue dans le Monde Professionnel
Un gouffre existait dans le monde du rugby en 1999. Au Sud, le ballon ovale était définitivement entré dans l’ère professionnelle, avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud dominant largement.
Au nord, les équipes britanniques semblaient en bonne santé, l’Écosse à son apogée. La France sortait, elle, d’un Tournoi des V Nations catastrophique, avec une dernière place. Le duo Villepreux-Skrela était sur un siège éjectable.
Pour la première fois, le Mondial accueillait 20 équipes, contre 16 lors des éditions précédentes. De nouvelles nations semblaient déterminées à se mêler à la bataille des grandes nations. L’Argentine se hissa par exemple pour la première fois en quart de finale, les Samoa reproduisirent 1991 et battirent le Pays de Galles en poule.
Côté finances, la Coupe du monde était une affaire rondement menée : elle généra 700 millions de francs de chiffre d’affaires, dont 400 en droits télévisés. Trois milliards de personnes (en cumulé) regardèrent le tournoi à la télévision. C’était un bond immense : en 1987, ils étaient 300 millions.
La Compétition : Les Nations du Sud un Cran au-Dessus
Sans grande surprise, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud et l’Australie sortirent des matches de poules sans perdre une seule rencontre. Plus surprenant, la France fut aussi invaincue, et l’Argentine se hissa en quarts à la place des Samoa au goal-average.
L’Écosse, vainqueur du Tournoi des V Nations la même année, se qualifia difficilement. Elle déçut encore plus en perdant dès les 1/4 de finale face aux All Blacks, à Édimbourg. Autre grande déception, l’Irlande, qui n’atteignit même pas les 1/4 de finales. Le XV du Trèfle perdit en barrage contre l’Argentine. Le public retint Keith Wood, mais pas grand chose de plus.
En demi-finale, l’Australie trembla, mais arriva à se défaire de l’Afrique du Sud avec un Tim Horan de gala. Si ce dernier a été haut niveau mais pas exceptionnel tout le long de la compétition, on retrouva celui qui faisait alors partie des meilleurs centres du monde à cette époque. En parallèle, les Français réalisèrent l’exploit du siècle.
Malheureusement, la bande d’Ibañez a tout donné pendant cette demie. Les Australiens, beaucoup plus frais, beaucoup plus prêts physiquement à enchaîner les efforts, n’eurent plus qu’à cueillir le coq déjà prêt à être mangé. Le Graal, ce sera pour une autre fois. L’Australie a marché sur l’eau toute la compétition, sa victoire est donc plus que logique. Le capitaine John Eales souleva le trophée Webb Ellis, qui retourna après 1991 dans l’antre des Wallabies.
Le Match : France - Nouvelle-Zélande (43-31), l’Exploit du Siècle
Les Français avaient déjà fait fort en arrivant à cette demi-finale, sans perdre un seul match. Mais le jour d’affronter les archi-favoris, les terribles All Blacks, personne ne croyait en le XV de France. La bande de Lomu semblait imprenable. Pourtant… c’était un match fou. Les Français sortirent à la mi-temps menés 17-10. Dès le début de la seconde période, les All Blacks remarquèrent un essai. La messe semblait être dite.
Les Bleus commencèrent alors ce qu’on appelle maintenant une remontada. Les essais furent magnifiques, et les Bleus étaient en train de marquer l’histoire du rugby mondial. On se demanda encore aujourd’hui comment Magne a-t-il réussi, d’un coup, à courir plus vite qu’un 3/4, comment le ballon a-t-il pu atterrir dans les mains de Dominici…
On se demanda aussi qu’avait mangé Christophe Lamaison pour faire un match aussi énorme : 100% au pied, 1 essai, une passe au pied parfaite pour Dourthe, un coup de pied parfait pour le dernier essai français, et un organisateur de jeu parfait.
Peu importe.
FRANCE NOUVELLE ZÉLANDE COUPE DU MONDE 1999 - LE FLASHBACK #1 - LE MATCH FOU FACE AUX ALL BLACKS
Tableau récapitulatif du match France - Nouvelle-Zélande
| Équipe | Score |
|---|---|
| France | 43 |
| Nouvelle-Zélande | 31 |
| Date | 31 octobre 1999 |
| Lieu | Twickenham Stadium |
L'Essai de Lomu Seul Contre Six Français
La Nouvelle-Zélande n’a pas réussi à résister à la vague française en demi-finale. Le match reste dans l’histoire pour cette performance des Bleus, mais aussi pour cet histoire absolument phénoménal de l’incontournable Jonah Lomu, qui a marqué 8 essais dans cette édition 1999, un record qui n’a été égalé depuis que par son compatriote Savea en 2015.
Pour cet essai, Jonah Lomu récupère le ballon au sol après une passe mal ajustée. Il se lance vite sur son aile, visant le poteau de touche, raffûte Christophe Lamaison comme si c’était un plot, prend l’intérieur d’Émile Ntamack, qui a fini par se mettre devant pour stopper le titan, mais terminé sur les fesses. Abdelatif Benazzi (1m97, plus de 100 kg) rebondit sur l’ailier et se retrouva au sol, sans que le 11 All Black n’ait même frémi.
Philippe Bernat-Salles : «Je me régale parce que ce n’était pas prévu que j’aille à la Coupe du monde.
Christophe Lamaison : «Il y avait la victoire certes, mais -c’était déjà un mal bien français à l’époque- il fallait gagner avec la manière. On gagnait, mais sans la manière… Le déclic se fait à Toulouse, où il y a des joueurs un peu revanchards qui entrent sur le terrain. On nous avait promis la défaite contre les Fidjiens et c’est là qu’on a répondu présent dans le temple du rugby français, qui est le Stadium de Toulouse, devant des supporters qui sont aficionados de ce sport-là (28-19). On allait donc rencontrer le vainqueur d’Argentine-Irlande, avec comme le préconisaient les journalistes de l’époque, un match Irlande-France à Dublin. Finalement, ça a été l’Argentine, un petit soulagement pour nous malgré tout. On n’avait pas imaginé l'Argentine au niveau de l’Irlande, encore moins quand tu joues chez eux à Lansdowne Road. Cela s'est soldé par 40 points de mémoire (victoire 47-26 ndlr).

C. L. - «Il y a une prise de conscience avec les joueurs à l'hôtel au retour du quart de finale. On fait une troisième mi-temps mesurée, car on savait qu’on était en compétition et on ne pouvait pas faire n’importe quoi. On se retrouve après le dîner pour relâcher la pression, avec deux trois bières car c’est toujours plus facile pour relâcher la pression (rires) - c’est joliment dit-. Il y a eu une petite anecdote qui s'est produite.
P. B-S. - «Je suis très cool avant le match (rires). Après, tout le monde parlait du duel Bernat-Salles-Lomu, donc au début, c’était assez compliqué psychologiquement.
C. L. - «On n’y fait pas attention. On se concentrait plutôt sur Jonah Lomu (sourire), où on attendait qu’il attrape le ballon pour nous faire vraiment mal, ce qu’il a fait. Il y avait un plan de jeu, c’était un match où on avait planifié tout le sens tactique. Chose qui n’existait pas à l’époque ! En général, il y a 20 ans, c’était plutôt de la vaillance. Il fallait aller au combat, et les avants faisaient un gros boulot, et puis si on pouvait se faire trois passes et que ça puisse nous sourire, on pouvait prétendre à gagner les matchs. Là, on avait passé toute la semaine à mettre en place une tactique, en cherchant comment contrer Jonah Lomu, comment contrer le troisième ligne centre (Josh) Kronfeld, et comment ne pas rééditer la défaite de Wellington. On avait décidé pas mal de choses entre les cadres de l'équipe et les coachs. C’était une sensation un peu bizarre. C’était comme si avoir une stratégie permettait d'avoir une certaine sérénité. Alors c’est vrai qu’il y a un parallèle par rapport au rugby actuel, puisqu’il y a 23 joueurs qui adhèrent à un schéma de jeu unique. Cela entraîne moins de surprises, mais ça peut amener de la confiance, de l’optimisme. Ce jour là à Londres, je savais pertinemment que le jeu au pied était une clé pour essayer de contrer les Blacks. Dès le matin, on avait senti des gars relativement sereins.
C. L. - «En général, avec les Blacks, on subit tout: on subit leur manière de jouer, on subit leur Haka, on subit leurs assauts etc. Là, on avait décidé de jouer ces Blacks pour ne pas avoir de regrets. D’entrée, on porte le ballon et on essaye de créer. Il y a une relance en effet, puis Domi (Christophe Dominici) arrive à traverser le rideau et le ballon me revient dans les mains pour marquer. Il n’y a pas d’euphorie, parce que ce n’était qu’une étape. Le but, c'était de se dire «Il ne faut pas que l’on soit fanny».
P. B-S. - «Marquer un essai contre les Blacks, ça nous a galvanisé.
P. B-H. - «On savait qu’il ne fallait pas laisser le ballon à Jonah (Lomu) parce qu’il allait être très dangereux. On avait mis en place une petite tactique pour le contrer. Moi, je devais monter très vite sur lui pour empêcher ses coéquipiers de lui faire la passe. On peut constater qu’on l’a très bien fait, on ne l’a raté que deux fois, et les deux fois où il a touché le ballon, il a marqué deux fois.
C. L. - «On s’était préparé avant le match en se disant: «On autorise Jonah Lomu à marquer des essais, mais seulement lui». Je ne sais pas si les plus jeunes ont eu la chance de le voir évoluer, mais ceux qui ont vu jouer ce monstre... Il n’avait pas d'équivalent, et ce même aujourd’hui dans un rugby extrêmement physique ! C’était un extraterrestre, c’était d’ailleurs le nom qu’on lui donnait. Donc on avait accepté que lui marque, en mettant des contraintes quand même. Il arrivait à un summum de forme incroyable à cette rencontre. Quand on parle avec les nouvelles générations, on nous demande “Jonah Lomu, qu’est-ce que c’était ?”, mais on ne peut pas répondre ! Il n’y a pas d’équivalent dans le rugby moderne.
C. L. - «Le retour aux vestiaires est un peu bizarre, les coachs ont eu un problème d'ascenseur, et ils ne sont pas présents pour nous accueillir. C’est le capitaine et les cadres qui prennent la parole, avec la petite phrase de Marc Lièvremont qui avait dit qu’il avait décelé le doute dans le regard des Blacks. Ils avaient un comportement sur le terrain qui était bizarre, qui n'étaient pas dans leurs habitudes, des rassemblements sous les poteaux, des conciliabules, tout ça. Et puis surtout, physiquement, il y avait ce regard perturbé parce qu'ils n'avaient pas de solutions. Il fallait garder à l’idée qu’il fallait scorer. C’était plutôt propre à moi vu que j’étais le buteur, dès que l’occasion se présentait, il fallait scorer. C’est facile de le dire aujourd'hui, mais on sentait bien que quelque chose ne tournait pas rond chez les Blacks. A contrario, on jouait notre match, on ne subissait pas outre mesure.
P. B-S. - «Le discours était de se dire qu’on pouvait les faire déjouer, qu’ils n’étaient pas très sereins. Bon, nous non plus on n’était pas très sereins (rires), mais on était en position d’outsider avant le match.
C. L. - «Un vrai strike… (rires). Mais vous savez, on n’a jamais compté le score. On n’a jamais fait attention au score (il insiste). Personne sur le terrain aurait pu vous le dire. C’est dire à quel point on était dans notre bulle. On était là sans vraiment l’être, on prenait du plaisir, on était dans notre truc. On n’a jamais fait attention au score, aux situations. Absolument rien.
C. L. - «La situation débute avec Fabien (Galthié) qui tape un petit coup de pied par-dessus la défense avec un rebond favorable pour Domi (Christophe Dominici). Encore une fois, c’est facile de le dire aujourd’hui, mais on commence à sentir une atmosphère qui tourne en notre faveur. Le public est en train de retourner sa veste, alors qu’il était dédié à la victoire des All Blacks, mais là, il sent que quelque chose se passe. Nous, on ne le perçoit pas, on continue. Pendant 19 minutes, ils ne touchent pas le ballon. Ce sont les Blacks quoi ! Ce n’est pas la Namibie. Il y a un terme qui est utilisé par les golfeurs qui résume bien cette période. On dit qu’ils sont dans la zone quand ils réussissent des coups extraordinaires, et qu’ils ne savent pas comment. Tout ce qu’on entreprenait marchait. On était dans cette « zone ». Tout ce qui se présentait fonctionnait. Pourquoi, comment, pourquoi ce jour-là, eh bien on ne peut pas l’expliquer.
P. B-S. - «Je crois que mentalement, moralement, quand on joue une demi-finale de Coupe du monde -bon je me fais du mal en disant ça, je n’en ai joué qu’une - c’est de se dire «Qu’est-ce qu’on peut rêver de plus, je suis face à Jonah ?». Amusons-nous, tentons des trucs, essayons des trucs ! Tout ce qu’on a tenté nous réussissait, avec l’essai de Domi’ (Christophe Dominici) qui tombe dans ses bras, moi qui est à la conclusion d’un coup de pied de 80 mètres avec le ballon qui reste droit et qui reste dans la ligne… Tout ça fait qu’on arrive sur ces 30 dernières minutes à faire un rugby de folie. Le but, c’était de les tuer parce que les Blacks peuvent revenir en deux coups de génie, que ce soit à l’époque ou aujourd’hui. On sentait qu’ils pouvaient revenir à tout moment.
C. L. - «L’essai de Richard (Dourthe), ce n’est ni plus ni moins ni moins ce que l’on avait travaillé lors de la dernière semaine. Pierre Villepreux nous avait répété que lorsque les Blacks étaient dans leurs 22 mètres, ils défendaient avec un seul rideau. Même la veille, c’est une situation qu’on a dû faire au moins 40 fois ! C’est amusant, parce que j’ai revu Richard Dourthe il y a trois jours et on s’en est rappelé. Il y avait quelqu’un avec nous et il nous a demandé «Richard, tu as bien appelé Titou pour taper par-dessus et la mettre à tel endroit ?» et Richard qui lui répond «Non, non, non, je ne savais même pas où il était et je n’ai rien dit. Je savais exactement ce qu’il fallait que je fasse, et où le ballon allait rebondir».
P. B-S. - «On a beaucoup joué au pied, mais on a aussi beaucoup marqué au pied. Des coups de pied à suivre, des coups de pieds par-dessus… Les Blacks avaient une défense qui était très agressive, et ils n’étaient pas forcément à l’aise sur la réception des ballons, sur du jeu court rasant etc. A un moment donné, il ne faut pas être con, le rugby est un sport d'évitement et quand il y a un mur all black en face, le plus intelligent, c’est de taper autour ou de le contourner - je n’ai jamais aimé péter dans la gueule des mecs-. Il y a plein de choses qui ont provoqué cette réussite, mais elle a été calculée, travaillée. Après, oui, le rebond est là comme il faut.
P. B-H. - «Je crois qu’avec cet essai, on se mettait à l’abri de gagner ce match quoi qu’il arrive. Avec la pression qu’on leur avait mis, on se doutait bien qu’ils ne pourraient plus marquer, ou au moins revenir à notre niveau.
C. L. - «Je n’ai pas le sentiment qu’il y ait eu une grande euphorie. Déjà, par respect pour l’adversaire, et surtout parce qu’on était bien fatigué (rires). Je revois les visages des remplaçants qui rentrent sur le terrain, en tout cas ceux qui étaient sortis et qui rentrent avec la banane, avec le brouhaha dans Twickenham en fond. Tout le monde est abasourdi, il y a quelque ch…