Il arrive que le foot portugais se déplace ailleurs. Au Portugal, le foot se regarde, se vit et se crie tout au long de l’année. Au Portugal, s’il y a bien une chose qui met tout le monde d’accord, c’est le football.
De loin, Lisbonne se place comme la capitale du football portugais et fait vibrer tous les supporters. En effet, les supporters portugais sont toujours au rendez-vous pour soutenir leur équipe. Si l’équipe locale ou nationale se trouve la gagnante, la célébration sera joyeusement bruyante ! La passion du football se transmet de génération en génération.
Mais les supporters du Sporting Portugal et de Benfica ont de la ressource. Mercredi, il y avait quand même derby à l'ombre du stade de la Luz, où les Aigles ont dégommé les Lions (5-1) en rink hockey, dans une énième version du duel entre les Vert et Blanc et les Rouges, ou plutôt les « Encarnados », parce que les mots employés pour évoquer les couleurs ont un sens dans un pays où le « crayon bleu » était celui employé par la censure avant la révolution des oeillets.
« Foot, hockey, volley, hand, on trouve toujours un terrain pour se confronter », sourit Toni, ancien entraîneur de Bordeaux et de Benfica. Peu importe : il n'y a pas beaucoup d'autres villes au monde où deux institutions remettent en permanence leur rivalité à jour, à travers leurs multiples sections sportives.
En voisin depuis Estoril, le milieu français Loreintz Rosier confirme : « Ici, dès que vous sortez de chez vous, au restaurant ou au centre commercial, la télévision diffuse ou rediffuse du foot. Des fois, ça vrille entre supporters, parce qu'ils ont trop de choses à se prouver. C'est une ville où la rivalité est permanente. »
« Comme tous ceux qui sont passionnés, les Lisboètes vivent le foot avec leur coeur, pas toujours avec leur tête, constate Toni. Et la passion pour le club est souvent plus forte que celle pour le foot.
Le football, futebol en portugais, est vécu comme une véritable religion au Portugal. Aussi sûr que l’aiguille d’une boussole indique le nord, les yeux d’un passionné de foot à Lisbonne se dirigent naturellement vers l’antre du Benfica. Et première chose pour le béotien en football lusitanien que je suis, Benfica c’est un quartier, c’est même une paroisse !
Chaque capitale a son grand choc. Mais peu de rencontres en Europe déchaînent autant les passions que le derby de Lisbonne entre le Sporting Clube de Portugal et le Sport Lisboa e Benfica.
Plus qu’un simple affrontement sportif, c’est un rendez-vous identitaire, social, historique et spirituel. D’un côté, les Lions du Sporting, drapés de vert et blancs. De l’autre, les Aguias (aigles) de Benfica, rouges comme la ferveur populaire qui les entoure.

Le Derby de Lisbonne est un match passionnant et très attendu.
Une rivalité qui a traversé les époques et les bouleversements du Portugal moderne, et qui ce 10 mai 2025, à l’Estadio da Luz, promet une nouvelle page d’histoire.
Benfica-Sporting, la Fracture Originelle
Pour une bonne histoire, il faut une bonne intrigue. Là, le cadre a été posé d'entrée. « Longtemps, la meilleure équipe de Lisbonne était forcément la meilleure du Portugal, rappelle l'historien Ricardo Serrado. La rivalité entre les deux clubs existe depuis 1906 (date de fondation du Sporting), et aujourd'hui elle n'est pas différente de ce qu'elle était il y a quatre-vingts ou soixante ans. »
La césure entre le club du peuple, d'un côté, et celui des élites, de l'autre, demeure. « En 1907, le Grupo Sport Lisboa, qui deviendra Sport Lisboa et Benfica en 1908, était le meilleur club portugais, continue Serrado. Mais les meilleures équipes, à l'époque, étaient anglaises. Les matches contre les Anglais de Carcavelos pouvaient réunir 8 000 personnes, et ce n'était pas Sport Lisboa contre Carcavelos, c'était Portugal contre Angleterre.
Or en 1907, pour la première fois du siècle, une équipe portugaise a battu Carcavelos. Ça a donné une autre dimension au Sport Lisboa. L'année qui a suivi, le Sporting a acheté huit joueurs du Sport Lisboa en leur offrant un meilleur salaire, des vestiaires, un terrain. » La fracture entre voisins est actée.
Originaire de Belem puis basé à Benfica, le SLB est foncièrement populaire. Le Sporting est lui fondé dans la zone de Lumiar, près de l'aéroport actuel, au milieu des belles propriétés de la bourgeoisie locale. À une période où la mixité entre strates sociales est résiduelle.
« La somme demandée pour devenir socio du Sporting était beaucoup plus élevée que celle demandée par Benfica, détaille Serrado. Il fallait avoir de l'argent pour être socio du Sporting alors qu'on pouvait être supporter de Benfica moyennant une somme modique. »
En 1913, Artur José Pereira, le Cristiano Ronaldo du début du siècle, est débauché du Benfica par le Sporting. « Benfica l'a pris comme une attaque, confirme Serrado. La communauté sportive dans son ensemble a crié au scandale, c'était considéré comme non éthique et Benfica promettait de se venger. Mais l'année suivante, bien sûr, le Sporting est champion du Portugal. »
Depuis, les étiquettes perdurent. « Sous l'Estado Novo (le régime dictatorial qui a duré de 1933 à 1974) , douze dirigeants du Sporting occupaient une fonction officielle auprès du gouvernement, détaille Serrado. Le Benfica en avait un, le FC Porto en avait deux : même pendant la dictature, le Sporting était considéré comme le club de l'élite. Alors que Benfica avait quatre dirigeants qui étaient dans l'opposition, des sympathisants communistes. » Un club proche du peuple contre un autre proche du pouvoir.
La vengeance la plus éclatante sera administrée à travers Eusebio, dérobé au Sporting par Benfica alors qu'il venait d'un club filiale des Lions au Mozambique. Mais ces derniers seront plus prompts au moment de transférer Cristiano Ronaldo depuis Madère, en 1997.
The Insane BENFICA vs SPORTING CP Rivalry | Derby de Lisboa
Au XXIè Siècle, la Guerre de la Formation
Le quintuple Ballon d'Or est la référence absolue au sein de l'académie qui porte son nom depuis quelques mois. « Il est partout ici, sourit Tomaz Morais, le directeur technique de la formation au Sporting. On n'a même pas besoin de parler de lui. Il fait partie du Sporting, de cette structure, il est dans les murs, il est dans l'air. »
Il est le premier de la longue liste des joueurs made in Alcochete lancés chez les pros par les Lions, dont le dernier inscrit s'appelle Rodrigo Ribeiro, lancé le 28 avril contre Manchester City en Ligue des champions, à 16 ans et 10 mois.
Les deux grands clubs de Lisbonne, distants de quelques centaines de mètres sur les bords de la Segunda Circular, ont profité du nouveau siècle pour traverser le Tage. Dès 2002 pour le Sporting, quand le Benfica Lisbonne a transféré son siège à partir de 2006 à Seixal, à portée de navette fluviale de la place du commerce.
Longtemps à la remorque au niveau de la formation comme des infrastructures, les Aigles ont maintenant de l'avance sur les Lions, qui prévoient de moderniser et d'agrandir leur outil de travail dans les prochains mois. Le Sporting confesse consacrer près de 20 % de son budget à ce secteur fondamental.
« Depuis toujours, notre ADN est de nous intéresser à la formation, assure Morais. Le supporter du Sporting aime voir son équipe gagner, mais il aime encore mieux quand c'est avec des joueurs de la formation. Et c'est une nécessité du foot moderne de créer des actifs et de les vendre pour avoir des ressources. Quand les autres l'ont compris, ils sont venus voir ce qu'on faisait. »
Au printemps dernier, une étude du CIES (l'Observatoire du football) indiquait que Benfica était le centre de formation le plus rentable du monde depuis 2015, avec 379 M€ de recettes sur la période, loin devant le Sporting, neuvième (209 M€). Un résultat boosté (un tiers du total) par le transfert de Joao Felix à l'Atlético de Madrid en 2019 (126 M€).
De Ruben Dias à Renato Sanches, en passant par Gonçalo Guedes, Benfica a multiplié des ventes fructueuses qui illustrent la diversité des profils couvés à Seixal. « Traditionnellement, le football à Lisbonne est un foot de rue, rappelle Rodrigo Magalhaes, le coordinateur technique. Avant, les enfants se déplaçaient à bicyclette, ils montaient des escaliers, jouaient dans la rue, qui était leur terrain de jeu.
Aujourd'hui, un enfant ne sort plus dans la rue sans son kit de survie : le téléphone mobile, les jeux électroniques, plein de choses détournent les enfants du sport. Le foot de rue est en voie d'extinction et notre méthodologie, c'est de faire entrer le foot de la rue dans le club. »
À Benfica comme au Sporting, la majorité des pensionnaires du centre de formation viennent du grand Lisbonne. Ne sont logés à l'internat que ceux qui viennent de loin ou ceux dont les « conditions sociales », pour reprendre l'expression des formateurs, seraient moins bonnes à la maison qu'au club. Ce fut le cas, par exemple, pour Nuno Tavares et Renato Sanches à Benfica, pour Nuno Mendes au Sporting.
« On a besoin de cette rivalité, pense Morais. Sans Benfica, on ne serait pas le Sporting d'aujourd'hui, on n'aurait pas cette exigence au quotidien », rappelée sur les murs du club, où Luis Figo et Cristiano Ronaldo, les deux Ballons d'Or formés au Sporting, laissent une place libre, accompagnés de cette injonction : « Les meilleurs du monde sont nés ici. Le prochain, c'est toi. »
« Au Portugal, le football est une religion.« Mais la haine ne fait pas tout. Pour la majorité des fans, cette rivalité est surtout un rite d’appartenance, une manière de défendre ses couleurs, sa famille, son quartier, son héritage. C’est une affaire de fierté et d’émotions.
Selon l’étude Vox Populi menée au tournant des années 2000, le Benfica est le club le plus soutenu du pays, avec environ 6 millions de supporters déclarés - soit plus de la moitié de la population portugaise.
Quelques Chiffres Clés
Depuis la saison 1974-1975, le FC Porto a été 25 fois champion du Portugal, Benfica 17 fois, le Sporting Portugal 5 fois, Boavista 1 fois.
| Club | Titres de Champion du Portugal (depuis 1974-1975) |
|---|---|
| FC Porto | 25 |
| Benfica | 17 |
| Sporting Portugal | 5 |
| Boavista | 1 |
Quelques Légendes du Benfica
Le Benfica Lisbonne n’est pas seulement un club mythique du Portugal, c’est une véritable institution du football européen. Depuis sa fondation en 1904, le club de l’Aigle a formé et accueilli des légendes dont le talent a marqué à jamais l’histoire du ballon rond.
Benfica a vu passer des icônes absolues comme Eusébio, Coluna ou Rui Costa, qui ont façonné son identité. D’autres, plus récents, comme Ángel Di María ou João Félix, ont su perpétuer l’héritage avec modernité et éclat.
- Aucun nom n’est plus intimement lié à Benfica que celui d’Eusébio da Silva Ferreira. Né au Mozambique, il est devenu la figure absolue du club. Avec plus de 470 buts pour Benfica, il a mené le club à la victoire en Coupe d’Europe 1962 et à de multiples titres nationaux. Eusébio, c’était la fierté du peuple lisboète, une légende vivante qui a incarné la grandeur du football portugais.
- Le “Monstre Sacré” du milieu de terrain. Mário Coluna symbolisait l’élégance, la puissance et la rigueur tactique. Coluna dominait le jeu par son autorité et sa vision, combinant intelligence et efficacité.
- Le “Maestro”. Formé à Benfica, Rui Costa a émerveillé par sa technique fluide et son intelligence de jeu. Rui Costa représentait le romantisme du football : un meneur de jeu pur, élégant, amoureux du beau geste.
- Avant Eusébio, il y avait José Águas, le capitaine des grandes conquêtes européennes du début des années 60. Sous son leadership, le club a remporté deux Coupes d’Europe consécutives, en 1961 et 1962.
- Ángel Di María incarne la finesse et la créativité de l’école sud-américaine. Son passage à Benfica a lancé sa carrière internationale, avant le Real Madrid et le PSG.
- Tamagnini Manuel Gomes Batista, dit Nené, est l’un des plus grands buteurs de l’histoire du Benfica. Il détient le record du plus grand nombre de matchs joués pour le club et reste une référence de longévité et de fidélité.
- Simão symbolisait le renouveau de Benfica dans les années 2000.
- João Félix représente la nouvelle vague du football portugais.
- Véritable mur défensif, Humberto Coelho fut l’un des défenseurs centraux les plus respectés de son époque.
- Le géant paraguayen Óscar Cardozo a laissé une empreinte durable. Son sens du but, sa puissance et sa capacité à marquer dans les grands rendez-vous ont fait de lui une figure adorée du public.
Le Benfica Lisbonne, c’est une histoire de passion, de légendes et de fidélité à un idéal de football. Ces dix joueurs, chacun à leur manière, ont contribué à bâtir un héritage unique.
Les Stades
Le long de la voie rapide se dresse l’antre benfiquiste. Le stade donne l’impression d’avoir été construit à l’image de la légende du club : majestueuse. Construit pour l’Euro 2004, l’Estádio da Luz, mérite son surnom de « cathédrale ». J’apprends aussi à l’intérieur du vestiaire visiteurs que des enceintes et des télés diffusent en direct l’ambiance du stade pour mettre la pression aux joueurs adverses avant le match.
À 2 km en bus de La Lúz, le lion remplace les aigles. Ici l’animal totem du Sporting trône tout de pierre vêtu au milieu d’un rond-point qui dirige les automobilistes dans un parking souterrain. L’antre du tout nouveau champion en titre semble mal remise de la gueule de bois de la célébration de la Liga NOS.