C.L.R. James : Biographie d'un intellectuel révolutionnaire

Cyril Lionel Robert James, né en 1901 à Tunapuna sur l’île de Trinidad, alors colonie de la Couronne britannique, et mort à Londres en 1989, est une figure majeure de l’histoire intellectuelle et politique du XXe siècle, qu’il a traversée de part en part. Encore largement méconnu en France, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante.

Ces mots résument à merveille ce qu’a été la trajectoire de James, intellectuel diasporique par excellence. Issues de l’un de ses ouvrages majeurs, Beyond a Boundary, elles sont gravées sur la stèle funéraire de C. L. R. James, historien et révolutionnaire caribéen mort à Londres en 1989 et inhumé sur son île natale de Trinidad.

Militant politique, historien de la culture des Caraïbes et spécialiste du cricket, C. L. R. James fut l'un des chefs de file du mouvement panafricain. Enfant des colonies britanniques, son existence fut indissociable de l’affirmation sur la scène mondiale des peuples colonisés d’Asie, d’Afrique et de la Caraïbe, prélude à la chute des grands empires coloniaux.

Comme de nombreux autres penseurs issus des colonies, tout particulièrement des Antilles, James aura été un intellectuel diasporique, en mouvement permanent, naviguant entre les marges et le centre des empires, parcourant les routes constitutives de cet espace chargé d’histoire qu’est l’Atlantique noir, circulant entre ses pôles caribéen, européen, nord-américain et africain.

C.L.R. James

Jeunesse et formation

Cyril Lionel Robert James naît dans une famille cultivée le 4 janvier 1901 à Tunapuna, dans l'île de Trinité-et-Tobago (Antilles). Dès son enfance à Trinidad, James aimait évoquer le souvenir de ses deux passions : le cricket d’un côté, qui, de son aveu même, instille en lui pour toujours l’éthique puritaine de l’Angleterre victorienne ; la littérature de l’autre, en particulier les œuvres des grands écrivains anglais, Shakespeare, Dickens et surtout le Thackeray de La Foire aux vanités.

Excellent élève, il obtient en 1911 une place de boursier dans le prestigieux Queen’s Royal College, un établissement secondaire qui imite dans son fonctionnement les Grammar Schools britanniques. Diplômé du Queen's Royal College de Port of Spain en 1918, il commence ensuite une carrière d'enseignant.

Il y étudie le grec ancien, le latin, la littérature anglaise et française. Il y reçoit, dit-il, « une éducation excellente pour me préparer à devenir un intellectuel britannique ».

Début de carrière et engagement politique

Février 1932. L’intellectuel caribéen Cyril Lionel Robert James quitte son île natale de Trinidad pour l’Angleterre. Depuis peu, le jeune homme s’est lancé dans une carrière d’écrivain. Fanatique de cricket, il est aussi un commentateur sportif reconnu.

Fraîchement débarqué en Angleterre, James passe plusieurs semaines à Londres, où il fréquente les cercles littéraires du quartier de Bloomsbury. Il rejoint ensuite la petite ville de Nelson, où il aide le célèbre joueur de cricket trinidadien Learie Constantine à écrire sa biographie, Cricket and I (1933), et où il s’intéresse de près aux luttes sociales autour de l’industrie textile. Ayant obtenu un poste de chroniqueur sportif auprès du Manchester Guardian, pour lequel il couvre la saison de cricket, il s’installe à Londres où il intègre l’Independent Labour Party et se lie étroitement avec le mouvement trotskiste.

Arrivé à Londres, James se précipite dans les musées et fréquente les milieux littéraires. Après quelques semaines dans la capitale, il part pour Nelson, une ville du Lancashire, où il retrouve l’un de ses compatriotes, le joueur de cricket Learie Constantine.

Hasard du calendrier, l’arrivée de James dans cette ville, que l’on surnomme alors « la petite Moscou », coïncide avec l’explosion de luttes sociales opposant ouvriers du textile et patronat. C.L.R. James s’investit dans l’aile révolutionnaire du mouvement. Progressivement, il renonce à la littérature. « Elle fut remplacée par la politique.

En 1937, il est l’auteur de World Revolution, 1917-1936 : The Rise and Fall of the Communist International, virulente critique des politiques du Komintern sous la direction de Staline, saluée par George Orwell entre autres. Durant ces mêmes années, James devient un acteur central du mouvement panafricain londonien.

Octobre 1935. L’Italie envahit l’Éthiopie, rare terre africaine à ne pas subir le joug du colonialisme. À Londres, un groupe de migrants caribéens et africains se mobilise pour rassembler les populations noires autour de la cause éthiopienne. Ils fondent une organisation et un journal dont le rédacteur en chef sera C.L.R. James.

Comme pour de nombreux intellectuels de l’époque, la guerre d’Abyssinie constitue pour James un déclic. « Les Africains et les personnes d’origine africaine, écrira-t-il, tout particulièrement ceux qui ont été empoisonnés par l’éducation britannique impérialiste, avaient besoin d’une leçon. Ils l’ont eue. Chaque jour révèle l’incroyable sauvagerie de l’impérialisme européen. » La lutte contre le colonialisme est devenue globale.

héritage révolutionnaire

Panafricanisme et engagement aux États-Unis

À la suite de l’invasion de l’Éthiopie par Mussolini en 1935, il est l’un des fondateurs de l’International African Friends of Abyssinia, organisation à laquelle participent également son compatriote George Padmore, Jomo Kenyatta ou encore Amy Ashwood Garvey. En 1934, il achève l’écriture d’une pièce de théâtre, Toussaint Louverture. The Story of the Only Successful Slave Revolt in History, dont la première représentation a lieu en 1936 au Westminster Theatre de Londres avec, dans le premier rôle, Paul Robeson, célèbre acteur noir américain, anti-impérialiste et communiste.

En 1938, James se rend aux États-Unis, à l’invitation du Socialist Workers Party. Quelques mois plus tard, il rencontre Trotski à Mexico, où les deux hommes s’entretiennent longuement de la « question noire » aux États-Unis. Il insiste spécifiquement sur l’autonomie des luttes noires en tant que condition de possibilité de leur inscription au sein du mouvement révolutionnaire international : « Ce n’est que par l’approfondissement et l’élargissement continus de leurs luttes indépendantes que les Nègres seront, en fin de compte, amenés à reconnaître que le mouvement ouvrier organisé est leur seul véritable allié et que leurs luttes font partie de la lutte pour le socialisme. » L’exemple de cette union des luttes de classes et de « races » est, à ses yeux, la grève des métayers à laquelle il participe en 1941 dans le sud-est du Missouri.

Dès 1940, il entame un processus de rupture avec l’héritage de Trotski et crée, avec Raya Dunayevskaya, au sein du Workers Party, la Johnson Forest Tendency (J.R. Johnson est son pseudonyme). Rejoints par Grace Lee Boggs, ils défendent la double idée que règne en URSS un capitalisme d’État et que le modèle du parti d’avant-garde n’est plus adapté aux mouvements révolutionnaires actuels.

Les Jacobins noirs

Retour en Angleterre et dernières années

Arrêté en 1952 par les Services d’immigration et de naturalisation, il est incarcéré à Ellis Island où il écrit un essai sur Melville, Mariners, Renegades and Castaways (1952). En 1953, en situation irrégulière, il est expulsé des États-Unis et part pour l'Angleterre.

De retour à Londres, James poursuit à distance ses activités avec ses collaboratrices et fonde le groupe « Correspondence », qui édite des pamphlets et un journal donnant la parole aux ouvriers américains. Cette idée du gouvernement du peuple par le peuple, il en retrouve aussi les racines dans la démocratie athénienne, à laquelle il consacre un essai, Every Cook Can Govern.

Loin d’oublier les luttes de décolonisation, il voyage en 1957 au Ghana, à l’invitation de son dirigeant Kwame Nkrumah, qu’il avait connu aux États-Unis. Pour James, qui sera toujours sensible au rôle des « grands hommes » dans l’histoire, le dirigeant ghanéen s’inscrit dans la lignée des grands révolutionnaires, aux côtés de Toussaint Louverture et de Lénine.

En 1958, James se rend à Trinidad, où son ancien élève du Queen Royal’s College, Éric Williams, auteur de Capitalisme et esclavage (1944) et futur premier Premier ministre, lui propose de participer au People’s National Movement (PNM). James devient rédacteur en chef du journal du mouvement, The Nation.

Dans les années 1960-1970, James fait figure de mentor du « Black Power » et est invité dans les universités américaines et canadiennes. Parallèlement, il se rapproche des grands écrivains caribéens, Georges Lamming, V.S. Naipaul et Wilson Harrison, qui le mettront en scène, anonymement, dans leurs œuvres littéraires.

C.L.R. James meurt en mai 1989, quelques mois avant la chute du mur de Berlin. James passe les dernières années de sa vie en Angleterre à Brixton, quartier de Londres célèbre pour sa communauté antillaise.

Héritage et influence

Né en 1901, C.L.R. James traverse le XXe siècle presque en entier, vit à Trinidad, en Angleterre et aux États-Unis, et participe aux principaux débats animant l’extrême gauche anglophone. Il côtoie des figures aussi importantes que Léon Trotski, qu’il rencontre à Mexico, Kwame Nkrumah, dont il est un compagnon de route, Jomo Kenyatta, Paul Robeson et Raya Dunayevskaya, avec laquelle il met en place une critique virulente de ce qu’il appelle le « capitalisme d’État » de l’URSS des années 1940.

En près de cinquante ans, C.L.R. James aura publié des dizaines d’écrits allant de textes critiques sur les rénovations de la théorie marxiste à des pièces de théâtre politiques en passant par des traités de sociologie du sport qui poussent en précurseur la métaphore du terrain de jeu comme reflet miniature de la société.

Son livre sur la révolution haïtienne, Les Jacobins noirs, dans lequel il articule les révoltes d’Haïti avec les fondements théoriques de la Révolution française, a été salué par nombre de spécialistes des mondes afro-américains. Les textes de C.L.R. James ont exercé une influence notoire sur les processus de décolonisation des îles de la Caraïbe et de plusieurs pays africains comme le Ghana et la Tanzanie.

Dans les années de 1980, son appartement de Brixton est le lieu des visites de ceux, tels Stuart Hall, qui désirent recueillir son expérience et son enseignement. En 1980, le London Times le dénomme « le Platon noir de notre génération ».

Œuvres principales

Voici une liste non exhaustive des œuvres principales de C.L.R. James :

  • The Life of Captain Cipriani (1932)
  • Minty Alley (1936)
  • World Revolution, 1917-1936 (1937)
  • Les Jacobins noirs (1938)
  • State Capitalism and World Revolution (1950)
  • Mariners, Renegades and Castaways (1953)
  • Beyond a Boundary (1963)
  • Nkrumah and the Ghana Revolution (1977)
  • Cricket (1986)

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