Championnat de France de Rugby 1991 : Le Triomphe de Bègles

Le championnat de France de rugby de 1991 reste gravé dans les mémoires comme une saison exceptionnelle, marquée par la victoire du CA Bègles-Bordeaux (CABBG) face au Stade Toulousain. Cette finale, disputée dans un contexte particulier, a couronné une équipe béglaise atypique, portée par un jeu physique et une stratégie novatrice.

Un Contexte Historique Riche

Pour comprendre l'importance de cette victoire, il est essentiel de se replonger dans l'histoire du rugby girondin. Sans remonter à 1909, lorsque le SBUC battit Toulouse (17-0), le rugby girondin n'a jamais perdu en finale face à son grand rival garonnais. Les deux finales disputées à Gerland en 1969 et au Parc des Princes en 1991 racontent, de façon contrastée, cette insolente réussite béglaise.

Finale de 1969 : L'Interception Décisive de Trillo

En 1969, les Toulousains sont considérés comme favoris au titre, surtout après avoir battu Agen (22-16), Montferrand (9-3) et Brive (8-5) en phase finale. Ils alignent un pack de robustes (Garrigues, Labatut, Billière) et une ligne de trois-quarts internationale (Bérot, Villepreux, Bonal, Bourgarel). De leur côté, les Béglais se sont qualifiés in extremis à la quatrième place de leur poule, d'un point devant Auch au classement.

Après avoir pulvérisé Beaumont-de-Lomagne (24-6) en huitièmes et Cahors (28-6) en quarts, ils sont parvenus à vaincre Narbonne (15-6), puis à s'imposer d'un souffle devant Dax (13-11) en demies. Mis à part leur trois-quarts centre international Jean Trillo, imberbe et réfractaire, ils se sont tous laissés pousser le bouc et la barbe, pari lancé à l'entame de leur phase finale. Le jeu toulousain, lui, manque de piquant. Il est vrai que leur entraîneur, l'ancien trois-quarts centre Paul Blanc, a titularisé Pierre Villepreux, d'habitude arrière, à l'ouverture avec pour mission d'occuper le terrain par du jeu au pied.

Récupérant dans ses quarante mètres un ballon dégagé par l'ouvreur bordelais Français Gesta-Lavit, l'arrière toulousain Jacques Larnaudie choisit de relancer, se ravise, pivote, glisse et balance alors une longue passe en cloche à destination de son demi de mêlée Jean-Louis Bérot. Jean Trillo a anticipé : le centre international béglais intercepte et file à l'essai. Sans prendre d'élan, Jacky Crampagne transforme facilement et le CA Bègles repasse en tête, 8-3. « On se voyait champions de France, raconte Jean-Louis Bérot, et la déception fut à la mesure de l'enjeu. »

Arc-boutés en défense, les Béglais, vifs et toniques, s'accrochent comme des dératés à cette avance et finissent par remporter (11-9) le premier Bouclier de Brennus de leur histoire. « Ce n'est pas l'interception de Jean Trillo qui nous fait mal mais notre non-jeu, reconnaît aujourd'hui Jean-Marie Bonal. Nous avions une équipe du tonnerre et nous aurions dû marquer quarante points... Nous étions les deux trois-quarts ailes de l'équipe de France et nous n'avons touché que très peu de ballons. »

Jean Trillo intercepte une passe lors de la finale de 1969.

1991 : L'Ère de la Tortue

Vingt-deux ans plus tard, l'ivresse des carabins de Daniel Dubois n'est plus qu'un lointain souvenir. En cette saison 1990-1991, Les Béglais alignent un pack de féroces soldats. Sous la férule du coach Yves Appriou, cette équipe atypique porte à incandescence une forme de jeu héritée du pack biterrois des années 70 : le ballon porté. Exit le jeu à la béglaise fait d'insouciance et de relance, place au combat. Troisième-ligne aile arrivé de Nice, Serge Simon monte pilier gauche. Copain d'enfance de Bernard Laporte, Vincent Moscato débarque, lui, de Graulhet, et Philippe Gimbert retrouve les terrains après six mois de suspension. Les Rapetous, qui n'ont plus qu'à se raser la tête, sont au complet...

Malgré la présence en bout de ligne des internationaux William Téchoueyres et Marc Sallefranque, le ballon n'arrive que rarement jusqu'à l'aile, préférant rester caché au coeur des ballons portés. « Nous en avons fait une fin en soi et pas seulement un outil de conquête. C'était une phase de jeu que les autres clubs ne travaillaient pas beaucoup et du coup, c'était difficilement arrêtable, se souvient le pilier international Serge Simon, futur vice-président de la FFR. Personne ne s'attendait à ce qu'un pack avance de vingt mètres sur un groupé pénétrant. »

La France entière, Gironde mise à part, est désespérée par ce que les avants béglais font du rugby. Cette arme fatale, baptisée « tortue », s'inspire des légions romaines. Le cornac de cette armée à damiers se nomme Bernard Laporte, sa poutre maîtresse André Berthozat, deuxième-ligne de devoir. « C'était une aventure humaine égoïste, avoue aujourd'hui Simon. Nous ne nous occupions pas du reste du monde, ce qui faisait notre force ». En guise d'apéritif, le CA Bègles pulvérise Toulon en huitièmes retour à Musard (22-6) après avoir disputé le match aller à Mayol dans une ambiance malsaine (défaite 18-9).

Cerise sur le gâteau lors de cette finale, la première-ligne béglaise fait plier Toulouse, référence du jeu complet, en mêlée. Deux fulgurances - chandelle et déboulé - propulsent Michel Courtiols puis Christophe Mougeot à l'essai.

L'emblématique "tortue" du CA Bègles-Bordeaux.

Le Match Toulon-Bègles : Un Sommet de Violence

Le 28 avril 1991, le match entre Toulon et Bègles a été un sommet de violence. Ce jour-là, un vent de folie traversa Mayol et fit rentrer le huitième de finale aller Toulon-Bègles (victoire des Toulonnais, 18-9) au panthéon de la violence. Vingt ans plus tard, en septembre 2011, à l'occasion d'un match de Championnat entre les deux équipes, nos reporters Serge Tynelski et Marc Beaupère avaient revisité ce match en interrogeant les anciens Béglais Bernard Laporte, alors fraîchement nommé manager du...RCT, et Vincent Moscato.

La descente du bus« Ça avait été plus une embuscade qu'un attentat », estime Bernard Laporte, alors capitaine de Bègles. Vincent Moscato, son talonneur de l'époque, nuance : « Plutôt la guerre des gangs dans le Bronx entre les Ritals et les Irlandais. Là, c'était les Toulonnais contre les Béglais, sans Di Caprio. Pas de musique et que du geste. Quand on est descendus du bus, les Toulonnais nous attendaient, alignés en deux colonnes de part et d'autre de la sortie et ils ont commencé à nous défier du regard. Méchante limonade comme on dit. Le ton était donné. Ça n'a pas parlé mais c'était pire. »

Quelques semaines avant le match, j'étais allé superviser Toulon à Mayol contre Narbonne, explique Bernard Laporte. Personne ne me connaissait, mais, à Besagne, j'ai entendu de tout sur les voyous de Bègles. Au retour, je ne me suis pas gêné pour le rapporter aux gros qui ont décidé de se raser la tronche pour faire les durs. Quand on est arrivés à Mayol, on était chauds comme la braise...

Laporte : « C'était la der de Daniel Herrero comme entraîneur », la suite de la phase finale ayant lieu sur terrain neutre. Impensable alors que le « bubar » (pour barbu en verlan) ne quitte le stade Mayol sur une défaite. Quant au public toulonnais, il est en fusion avant même le coup d'envoi. Pendant la minute de silence qui précède le match, Vincent Moscato est copieusement insulté. Entre les joueurs, au centre du terrain, la tension est indescriptible.

L'arbitre n'a que retardé l'échéance. « Deylaud file le coup d'envoi directement dans la tribune, se souvient Laporte. Mêlée au centre. Je vous passe le reste. » Pourtant les choses ne dégénèrent pas tout de suite. L'arbitre, bien au fait de l'ambiance électrique, siffle une pénalité en faveur de Toulon avant même l'entrée en mêlée. But réussi 3-0 pour le RCT. Sur le coup d'envoi suivant, pénalité pour Bègles, qui la manque. Mais l'arbitre ne fait que retarder l'échéance. Les deux équipes s'étaient « donné » rendez-vous et se trouvent à plusieurs reprises avec une violence inouïe.

« Ça promettait d'être chaud et ça l'a été, sourit Moscato. Ça a fait badaboum. C'est tombé de partout. Tout aux hormones. Marrons et coups de pompes d'usage. J'ai compris à ce moment-là pourquoi j'ai toujours regretté de ne pas avoir joué à Toulon. Champ avait été énorme. »

Finale et Consécration

Le 28 avril 1991, le CABBG remporte la finale face au Stade Toulousain (19-10) au Parc des Princes. Le retour à Bordeaux avait rassembler une foule immense et Alban Moga, aujourd'hui encore dirigeant à Bègles, n'a rien oublier de ce 1er juin : "mon père était président à l'époque, c'était un peu le sorcier de cette équipe. C'était aussi sortir du tunnel au Parc des Princes. On était habitué à jouer devant 3000 personnes au stade Musard à l'époque et se retrouver devant 50 000 personnes pour un match du CABBG de l'époque, c'est vrai que c'était assez impressionnant".

L'ancien pilier droit Philippe Gimbert partage ce même souvenir de l'ambiance au Parc des Princes. « Au moment où on sort du tunnel, qu’on arrive sur la pelouse pour le coup d’envoi, de voir tout le peuple béglais pousser derrière nous, c’était vraiment poignant. » Le membre de cette première ligne surnommée « les Rapetous », avec Serge Simon et Vincent Moscato, en est certain, encore 33 ans après : « c’est presque notre insouciance qui nous a menés au titre ». Même si, insiste-t-il, « on a dominé le match. Toulouse nous en avait mis 40 en championnat dans la saison et on l’avait un peu dans un coin de la tête. On avait tellement envie de réussir, on avait compris qu’il fallait jouer, lâcher les chevaux. On n’a rien calculé ! »

Philippe Gimbert, lui, garde un souvenir ému du moment où il a touché « le bout de bois ». « Ce trophée c’est le Saint Graal pour tous les joueurs de rugby ! Au coup de sifflet final, c’est l’euphorie mais tu ne réalises pas complètement tout de suite que tu es champion, c’est un peu la folie. C’est vraiment quand on te remet le trophée que tu prends conscience que tu as fait un truc extraordinaire, qui lie à vie les hommes qui l’ont vécu. »

Bègles Bordeaux Stade Toulousain Rugby 1991 Finale Championnat de France de Rugby

Tableau des Résultats Clés

Étape Match Score
Huitièmes de finale (aller) Toulon vs Bègles 18-9 (pour Toulon)
Huitièmes de finale (retour) Bègles vs Toulon 22-6 (pour Bègles)
Finale Bègles vs Toulouse 19-10 (pour Bègles)

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