Le Carré Magique du Football: Explication et Impact sur le Jeu Français

À la veille de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar, l’équipe de France, championne du monde en titre, parait dans le flou. Animations tactiques fluctuantes, choix d'hommes incertains, positionnement contre nature : Didier Deschamps, le sélectionneur des Bleus, a multiplié les options étonnantes et non payantes au cours des matchs de la Ligue des nations du mois de juin.

Les débats sur la tactique des Bleus ne datent pas d’aujourd’hui. Depuis le premier match de l’équipe de France en 1904, les Bleus utilisent des tactiques et développent des styles de jeu qui ont pu porter à controverse. Toutefois, contrairement aux autres grandes nations du football, il n’existe pas à proprement parler d’une histoire du style de jeu des Bleus.

Ainsi, cet article vise à éclaircir un pan de l’histoire de la tactique, et plus largement du jeu, histoire qui n’a pas encore trouvé son historien en France. Pourquoi revenir à la lointaine époque de l’entre-deux-guerres ? Tout d’abord, c’est avec la modification de la règle du hors-jeu en juin 1925 que le football devient le sport que nous connaissons tous aujourd’hui. Cette modification entraîne une « révolution » tactique avec l’invention du WM.

Comment cette tactique se diffuse-t-elle en France ? Comment influence-t-elle le jeu de l’équipe de France des années 1930, période où se jouent les trois premières Coupes du monde de football ? Comment introduit-elle un espace de débat médiatique sur la tactique des Bleus ?

L'Invention et la Théorie du WM

Herbert Chapman, manager du FC Arsenal de Londres, serait l’inventeur de la révolution tactique du WM ou « jeu du troisième arrière », induite par l’évolution de la règle du hors-jeu adoptée en 1925. Cette innovation tactique, où le demi-centre se charge désormais de marquer l’avant-centre adverse, répondrait à la liberté nouvelle des attaquants, qui sont désormais favorisés par la modification de la loi du hors-jeu.

Toutefois, Georges Duhamel, vétéran du football en France, remet en cause la paternité d’Herbert Chapman : « le système W ne date pas du moment où, en 1932, Arsenal l’appliqua avec toute beauté. En 1925, l’année même où le hors-jeu à deux joueurs fut institué, les équipes de la Ligue d’Écosse utilisèrent immédiatement la formation W et même WM ». Chapman, en réalité, ne fait que le généraliser avec des joueurs et des consignes très spécifiques.

Des traces médiatiques du jeu à trois arrières existent et sont largement antérieures à son WM. En France, en 1908, Le Havre AC « joue fermé avec trois arrières et quatre demis » pour conserver son score face au Stade Rennais. Pour éviter de réduire Chapman au rôle d’inventeur d’une nouvelle disposition tactique, il faut analyser la philosophie de jeu que Chapman met en pratique au FC Arsenal pour comprendre sa pensée révolutionnaire.

Le WM est souvent présenté en France comme un système destructif où le football serait avant tout négatif, inoffensif. Pourtant si l’on s’intéresse aux statistiques de l’équipe qui inaugure le WM de Chapman, c’est-à-dire Arsenal, on s’aperçoit qu’elle marque le nombre record de 127 buts en 1930-1931.

Très souvent, le WM est réduit au rôle prescrit aux deux arrières et au demi-centre, qui est de prendre sous leur surveillance étroite, les trois hommes de pointe de l’attaque adverse, les ailiers et l’avant-centre. En son principe cette consigne est formelle. Elle est si impérative que le demi-centre se voit surnommer « policeman » en raison de la tâche scrupuleusement attentive et défensive qui lui incombe : « il ne quitte pas l’avant-centre d’une semelle ».

Cette consigne de marquage sévère, qui s’applique aux arrières, libère les demis d’une grosse incertitude. N’ayant plus, en principe, à s’inquiéter de la surveillance des ailiers, ils deviennent disponibles pour une tâche plus précise. Auparavant, ils devaient constamment combiner leur action avec celle des arrières. Désormais, leur mission semble plus simple : « elle consiste à surveiller les deux intérieurs, à neutraliser l’action de ces joueurs à qui incombe la charge de concevoir et d’orienter les offensives ».

Ainsi tant dans l’exécution que dans la conception, l’esprit du jeu deviendrait défensif. Une équipe qui applique cette tactique place donc sur le terrain ses joueurs dans une position telle qu’ils représentent les sommets des lettres majuscules W et M.

Schéma de la formation WM

La Diffusion du WM en France

D’après certains auteurs, il est généralement admis que c’est par l’intermédiaire du Racing Club de Paris, « club le plus britannique de France », que cette tactique se diffuse en France au milieu des années 1930. Son entraîneur, l'anglais Gabriel Sibley Kimpton aurait inculqué une culture spécifique de jeu qui, à grands traits, ressemblerait à la technique de l’équipe d’Arsenal.

Ces emprunts sont, pour une partie des observateurs de football, l’explication principale des succès du Racing, seul club en France « à pratiquer vraiment la méthode du WM et à en tirer profit », fidèle en cela à l’exemple d’Arsenal en appliquant avec méthode ses dispositions tactiques sur le terrain. La réussite sportive du RC Paris aurait influencé bon nombre d’équipes professionnelles et amateurs à adopter le style de jeu réputé le plus performant après son doublé coupe-championnat en 1936, selon un modèle de diffusion vertical du haut vers le bas.

Dans un premier temps, le WM connaît une aura médiatique. Dans un article de Football du 8 octobre 1931, Pierre Junqua s’étonne que « divers journaux français viennent de découvrir la ″nouvelle″ méthode de l’Arsenal. […] La ″nouvelle″ méthode date de plus de deux ans, de l’année même où l’Arsenal enlevait la Coupe ».

Même constat dans La Volonté : « On vient de découvrir en France qu’Arsenal avait une méthode de jeu très particulière. Or, il y a belle lurette que cette méthode est connue ». C’est donc à l’automne 1931 que la presse française se fait l’écho de ce nouveau système de jeu. Écho largement renforcé par la rencontre annuelle organisée en faveur de la caisse des Mutilés de Guerre, qui oppose le FC Arsenal au Racing Club de France, au stade de Colombes.

Elle doit permettre aux initiés de percevoir « le jeu à trois arrières qui défraye la chronique depuis plusieurs semaines ». Mais l’équipe d’Arsenal, bien que victorieuse par 3 buts à 2, déçoit « car les pros en prirent à leur aise tout au long de la partie et ils donnèrent libre cours à leur fantaisie, s’amusant à se repasser la balle inutilement pour démontrer leur supériorité individuelle ».

De nombreux journaux relayent ce même constat. Pour d’autres, ce système serait importé en France par l’intermédiaire de l’Écossais Billy Aitken, entraineur-joueur de l’AS Cannes au début des années 1930. En 1932, les Cannois atteignent une finale de Coupe de France après laquelle ils courent depuis plusieurs saisons. Le 24 avril à Colombes, ils se défont du RC Roubaix au terme d’un match longtemps indécise.

Selon So Foot, les Cannois « doivent leur succès en grande partie au WM mis en place par l’entraîneur-joueur écossais William Aitken, qui avait vu cette tactique innovante du côté d’Arsenal ». Toutefois, à l’instar d’autres équipes contemporaines, l’AS Cannes semble utiliser une défense à trois arrières mais de manière non systématique.

En France, le nombre d’équipes qui adopte une défense à trois en cours de match connaît une forte augmentation dans l’entre-deux-guerres. En Vaucluse, le jeu à trois arrières semble être utilisé dès 1930. En demi-finale de la Coupe Moureau, les vignerons du Thor parviennent à battre les ouvriers du RC Bollène « grâce à leur jeu à trois arrières ».

En 1931, les Cadets Pernois, qui remportent une victoire aux dépens de l’AS Velleron, « jouent à trois arrières et repoussent toutes les attaques velleronnaises ». Toutefois, il s’agit généralement d’une modification tactique en cours de match. Aucune équipe ne semble chercher à adopter définitivement un jeu à trois arrières.

Le huitième de finale de la Coupe du Monde 1934 entre l’Autriche et la France semble être le point de départ de la diffusion du WM en France. Une équipe de France « régénérée » par Kimpton tient tête à une des meilleures équipes européennes des années 1930, le Wunderteam, grâce à l’essai du WM.

Le match se solde par une défaite par 3 buts à 2 après prolongations qui équivaut à une véritable « victoire » pour la presse sportive française et internationale. Nous ne sommes pas encore revenus de la surprise que nous a causée dimanche l’équipe de France. Pour ma part, c’est bien la première fois que je vois notre onze national figurer comme une grande équipe et afficher une classe vraiment internationale, tout au moins en défense.

Les étrangers qui assistaient au match et dont j’ai pu entendre les appréciations déclarent que jamais ils ne se seraient imaginés que l’équipe de France pût faire une telle partie. Ce n’est pas qu’au point de vue technique nos joueurs se soient montrés bien meilleurs qu’en d’autres circonstances, mais c’est la tenue de l’ensemble qui s’est nettement améliorée et une conception tactique s’est enfin manifestée.

Elle a paru nettement avoir été posée en principe avant match et suivie exactement par des hommes dont le moral était élevé et la condition physique supérieure à celle de leur adversaire. Une remarquable défense. Ce 27 mai 1934 marque certainement une date dans l’histoire tactique du football français.

Pour Maurice Pefferkorn, c’est clairement l’influence tactique du WM de l’entraineur Kimpton, avec Verriest, qui joue à la manière des demi-centres anglais et jugule l’excellent avant-centre autrichien Sindelar, qui est à l’origine de ce résultat improbable. Si la Fédération Française de Football-Association a fait appel à Kimpton, après l’initiative prise par L’Auto, ex-pro de Southampton et entraîneur itinérant en Europe, c’est que les résultats de l’équipe de France étaient très mauvais au début des années 1930.

Entre 1930 et 1932, la sélection subit 64 % de défaites ponctuées de scores humiliants face aux Belges (1-6) et aux Italiens (0-5). En 1935, l’équipe de France, menée par Gaston Barreau et Maurice Delanghe, retombe dans ses travers passés et subit trois défaites de rang face à l’Espagne (0-2), l’Italie (1-2) et l’Allemagne (1-3) avant que la FFFA ne rappelle Kimpton à la rescousse.

Pour lui, « les joueurs français ne sont pas aptes à se plier à une tactique trop rigide. Ils sont trop indisciplinés pour cela ». Pour son retour, les Bleus remportent une victoire nette et limpide face à la Hongrie (2-0). Selon Maurice Pefferkorn, l’influence du tacticien anglais est indéniable : « pour les matchs de cette saison, [les] joueurs avaient pour ainsi dire été livrés à eux-mêmes. Et pour rencontrer la Hongrie, M. Kimpton reparaît et trouve encore l’occasion d’exercer son influence d’heureuse façon ».

Marcel Rossini confirme que « toute l’équipe de France rend hommage à l’enseignement fructueux de son entraîneur Kimpton qui, ayant fort bien pénétré l’esprit français, ajuste à sa mesure la tactique idoine ».

Critiques et Remises en Question du WM

Mais lorsque survient la première défaite de Kimpton, son WM est immédiatement remis en cause. Après la défaite de la France 2 buts à 1 face à la Suisse, Maurice Pefferkorn critique son utilisation. Pour lui, le WM est « beaucoup trop rigide en sa conception et son application donne à un match de football entre équipes qui la pratiquent un caractère de défense qui manque de séduction ».

À cette même époque, les équipes de Paris et de Vienne, qui s’affrontent au Parc des Princes, n’appliquent ni l’une ni l’autre le WM. Comme d’autre part, elles produisent un jeu offensif agréable et efficace, « on en conclut par comparaison avec France-Suisse, que le WM a fait faillite ».

Le WM anglais est alors perçu comme contraire au tempérament français. Toutefois, pour nuancer ses propos, Maurice Pefferkorn, après avoir rappelé le rôle du WM dans la belle résistance de la France face à l’Autriche en 1934, n’hésite pas à insister sur le fait que « les méthodes et les tactiques sont des instruments qui ne sauraient remplacer le style et l’esprit. Ce sont ces deux qualités qui sont déterminantes. La méthode est à leur service. Si elles sont absentes, la méthode ne signifie plus rien ».

Ainsi, pour justifier la défaite de l’équipe de France, il peut conclure son argumentation, sur la nécessité de l'équipe et de séelection des joueurs qui ont « l'esprit le plus combatif ».

À la fin des années 1930, le WM ne fait pas l’unanimité en France. Son utilisation par l’équipe de France est clairement dénoncée par la presse sportive après une « cuisante défaite » par 6 buts à 1 face aux amateurs hollandais dès le début de l’année 1936. Pour Lucien Gamblin, c’est une « défaite qui fera époque dans l’histoire du football français.

Pour Maurice Pefferkorn c’est l’équipe de France qui avait « une méthode de jeu, le WM qui permettait de se présenter partout […] a eu grand tort de croire qu’avec une formule [elle] ferait son chemin dans le monde ». Après une nouvelle déconvenue à domicile face à la Tchécoslovaquie (0-3), le WM est, cette fois-ci la cible des supporters des Bleus.

À la sortie du match, on peut entendre « Ah ! Ce WM ! Quelle horreur ! Quelle stupidité ! Quelle sinistre plaisanterie ».

TACTIQUE - Le 4-2-3-1

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