La finale du championnat de rugby de 1925 entre Perpignan et Carcassonne a marqué l’Histoire par son intensité et sa violence. Cet événement, qui se déroula sous des conditions climatiques extrêmes, reste gravé dans les mémoires des amateurs de rugby.

Image d'un match de rugby de Carcassonne.
Le Contexte de l'Époque
L’ère des clubs parisiens était révolue depuis longtemps. Perpignan-Carcassonne, la finale faisait saliver pour diverses raisons. Elle incarnait la puissance du Comité du Languedoc (auquel le Roussillon était attaché), le ballon ovale y avait trouvé une terre d’élection, il passionnait les foules et excitait les passions.
Le rugby de l’époque n’était pas un jeu de gentlemen. On s’y bastonnait allègrement. À Carcassonne jouait un personnage hors du commun, Jean Sébédio, 35 ans, tignasse frisée, moustache, langue bien pendue. On le surnommait « Le Sultan ». Il était la terreur des pelouses à une époque où le rugby était presque une zone de non droit, un terrain d’expression libre à des années-lumière de la surveillance de la vidéo.
La Finale Initiale à Toulouse
La finale qui se déroula à Toulouse le 26 avril 1925 fascina les spectateurs. L’US Perpignan et Carcassonne avaient réussi à atteindre cette phase finale après des demi-finales très disputées. C’était il y a cent ans à Toulouse au défunt stade des Ponts-Jumeaux sous une sévère pluie de printemps. La finale du championnat se jouait un précoce 26 avril, charme des championnats de l’époque et de leurs formules alambiquées. Celui-ci comptait six poules de cinq qui débouchaient sur quatre poules de trois, avec un recours à trois matchs de barrages pour départager les ex aequo.
Le match, joué sous une pluie diluvienne, fut éprouvant pour les joueurs et les spectateurs. Cette finale fut donc noyée sous des trombes d’eau, devant une foule transie, trempée et très énervée, On donnerait cher aujourd’hui pour en voir les images et les comparer aux récits dantesques. On croit comprendre que le terrain se transforma très vite en cloaque.
Mais les Perpignanais eurent le mérite de déclencher deux ou trois offensives sous l’influence de Marcel Baillette et de Roger Ramis ses deux centres vifs et créatifs. En face Carcassonne, ne faisait que défendre, sans faire dans la nuance. Tous les chroniqueurs évoquèrent l’une des parties les plus pauvres de l’Histoire. Elle se termina par un implacable zéro-zéro. Score fascinant pardonné par les cordes qui tombaient.
Après un score nul de 0-0 et des conditions de jeu catastrophiques, l’arbitre biarrot M. Vigné fit débuter les prolongations comme le réglement le prévoyait. Mais au bout de cinq minutes, après consultation des capitaines, Ramis et Sébdio, il décida d’arrêter le match que les pluies diluviennes refusaient de quitter. Pour la première fois de l’histoire, la finale fut donc rejouée.
Le célèbre journaliste Géo André écrivit ces lignes terribles dans « Le Miroir des Sports » : "Le jeu carcassonnais fut horrible : on s’y attendait. La boue devait favoriser les « Jaune et Noir », mais comme ils ne surent pas en tirer profit, il ne fallait espérer rien de bon de leur part. Les équipiers du Sultan ressemblaient à des guerriers francs qui nouaient leur chevelure pour mieux combattre. Tant qu’ils restaient coude à coude.
Rejouée à Narbonne
La deuxième manche fut programmée une semaine plus tard, mais à Narbonne, au Stade de Maraussan avec exactement les trente mêmes participants. Ce 3 mai 1925, la finale du championnat de France est rejouée à Maraussan (Narbonne), actuel stade Cassayet. A l'arbitrage, Robert Vigné qui avait déjà officié la semaine d'avant à Toulouse. On reprend donc les mêmes acteurs avec l'espoir qu'ils se départageront à la fin du temps réglementaire.
Cette fois, le soleil brillait et Perpignan put déployer ses offensives sous l’égide de l’ouvreur Joseph Pascot, futur colonel et futur ministre du gouvernement de Vichy (et assassin du treize). Si le temps à Toulouse avait été très humide, à Narbonne il fait en ce début de mois de mai, une chaleur saharienne. Ceci n'a pas découragé les 21 000 spectateurs présents dans le stade, mais également sur les toits des tribunes et des maisons voisines.
L’US Perpignan était la plus forte mais Carcassonne parvint à marquer un essai… refusé (sans vidéo) par M. Vigné, toujours là. Ce ne fut pas pour apaiser les esprits. "Les Catalans ont joué plus vite que nous, mais battu pour battu, j'aurais préféré que l'arbitre nous accordât l'essai". Voilà comment l'unique finale de Carcassonne en championnat de France fut perdue !
Le tournant survint à la demi-heure de jeu avec une interception de Roger Ramis, dit « El Nin ». Il s’offrit une course insolente de 80 mètres en jouant au chat et à la souris avec l’arrière François Andrieu, en fin de carrière à 36 ans. Feinte de coup de pied et nouvelle accélération d’un Roger Ramis intenable qui finit sa chevauchée entre les poteaux malgré le retour désespéré d’Albert Domec. Ramis paracheva son exploit par la transformation : 5-0. Score clos.
Dans leur ouvrage : « L’encyclopédie du Rugby Français », Henri Lafond et Jean-Pierre Bodis utilisent ses propos sibyllins : "En seconde mi-temps, les débats prirent un ton désagréable et les bagarres et les coups fleurirent dans l’inconscience de tous.
Géo André visiblement ulcéré écrivit ces lignes, toujours dans « Le Miroir des Sports » : "Certains écriront que ce fut une partie de géants. Tant furent grandes l’ardeur et la volonté des deux opposants. Je n’hésiterai pas à déclarer que ce fut un match de brutes. Rarement, on assista à un déchaînement de passion aussi intense. Dans le public, il y eut des batailles, sur le terrain, ce fut une bataille royale. Trente athlètes disposés en deux camps rétablirent les mœurs du pancrace. Excités par les cris des spectateurs, les cerveaux échauffés par le soleil, l’esprit vindicatif développé au plus haut degré produisit des scènes sans précédent. C’est ainsi que les pires coups furent échangés, lorsque le ballon botté par-dessus les tribunes se faisait attendre, les avants des deux équipes se querellaient, se battaient à coups de poing et de pieds et de coudes pour occuper la même position en touche.
Le rugby est-il devenu trop dangereux ?
Les Équipes en Présence
Voici la composition de l'équipe de l'USP lors de la finale rejouée :
- Etienne Cayrol
- René Tabès
- Marcel Baillette
- Roger Ramis (cap.)
- Marcel Darné
- Joseph Pascot
- Jean Carbonne
- Noël Sicart
- Ernest Camo
- Eugène Ribère
- Marcel Henric
- André Rière
- Joseph Sayrou
- Georges Delort
- Camille Montade
Héritage et Souvenir
Ces deux finales entre Perpignan et Carcassonne ont laissé un héritage durable dans l’Histoire du rugby français. Ce match témoigne de l’évolution de ce sport, tant dans ses pratiques que dans sa philosophie. En dépit de cette violence, le rugby reste un sport qui unit des passionnés, et ces souvenirs, bien que tumultueux, rappellent la beauté de la compétition.
Peut-être est-elle plus malheureuse cette équipe de Carcassonne qui n'a jamais pu depuis renouveler l'exploit de se hisser en finale du championnat de France de Première division, ancêtre de l'actuel Top 14.
Palmarès de l'USAP
- Championnat de France : Vainqueur en 1914, 1921, 1925, 1938, 1944, 1955, 2009. Finaliste en 1924, 1926, 1935, 1939, 1952, 1977, 1998, 2004, 2010.
- Championnat de France de Pro D2 : Vainqueur en 2018, 2020.
- Challenge Yves du Manoir : Vainqueur en 1935, 1955, 1994, Finaliste en 1936, 1937, 1938, 1956, 1965.
- Coupe d'Europe : Finaliste en 2003, Demi-finaliste en 1998, 2011
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