Crise Financière dans le Rugby Anglais : Dettes Croissantes et Solutions Potentielles

Depuis quelques années, le championnat anglais de rugby est en proie à des difficultés économiques majeures. La crise du rugby anglais ne s’arrête plus et son état se dégrade saison après saison.

Selon un rapport publié le mercredi 12 octobre, la dette des clubs professionnels anglais de rugby augmente depuis 10 ans. Ce rapport, produit par les spécialistes en restructuration d’entreprises de Leonard Curtis, est publié au moment où des clubs de Premiership, y compris Bath, Leicester et Saracens, réfléchissent à adopter un modèle de franchise pour renforcer leurs finances.

« Le modèle actuel est éprouvé. « Les clubs, collectivement, ont été déficitaires chaque année au cours des dix dernières années une fois retirés les éléments exceptionnels tels que les ventes de terrains.

Selon le rapport, la dette totale des dix équipes pour 2023/24 s’élève à 342,5 millions de livres sterling (388 millions d’euros), en dépit de « signes encourageants de croissance des revenus les jours de match et des revenus commerciaux ».

« Le débat sur les franchises est en fin de compte un débat sur la durabilité financière », estime Rob Wilson, co-auteur du rapport. Selon Leonard Curtis, un tel modèle permettrait à un club au chiffre d’affaires de 20 millions de livres d’économiser entre 1,1 million et 1,9 million par an.

En 2022, le championnat anglais a vu ses pertes doubler, pour atteindre 36 millions de livres sterling (plus de 41 millions d'euros). De nouveaux clubs pourraient disparaître. Pas un ou deux, mais bien sept. C’est ce que révèle Leonard Curtis, le principal cabinet britannique de redressement d’entreprises et d’insolvabilité du pays.

L’étude, analysant la viabilité financière des équipes de Premiership, montre que sept clubs sont insolvables. Selon le rapport, les dix clubs ont collectivement perdu 30,5 millions de livres sterling au cours de la saison 2022-2023. Une somme énorme d’un côté, mais qui paraît presque ridicule de l’autre, puisque l’ensemble des clubs cumulent une dette de 311 millions de livres sterling. Le rugby anglais est au bord du précipice.

James Haskell, ancien international anglais qui a rédigé la préface de cette étude, alarme sur la situation. Il espère qu’elle « réveille le rugby » et lui fasse prendre conscience de la nécessité d’agir, de changer sa façon de fonctionner. « Nous sommes à un moment où il faut arrêter de tourner en bourrique autour de la façon dont le rugby se porte », lance le joueur aux 77 sélections avec le XV de la Rose. Il est clair qu’à moins de changements radicaux, notre sport se dirige vers une position très intenable à l’avenir. Les clubs s’effondrent, les joueurs et les staffs finissent au chômage. « Si j’étais un joueur de rugby, je serais terrifié par ce rapport », admet James Haskell.

Après la disparition de trois clubs de Premiership en 2022 : Worcester, London Irish et les Wasps, sextuple champion d’Angleterre, le cauchemar que les dirigeants tentent d’éloigner depuis de longs mois toque à la porte, en ce début de saison 2024-2025.

La situation économique du rugby anglais de club inquiète outre-Manche, d'autant plus que la situation pourrait empirer. En championnat, comme à l’international, le rugby anglais va mal.

La sélection anglaise reste sur un dernier Tournoi des 6 Nations très difficile sportivement avec une quatrième place (derrière l'Irlande, la France et l'Ecosse) et une défaite historique face aux Bleus dans l'antre de Twickenham.

Dans ce marasme, un club inquiète : les London Irish. Actuellement quatrième de Premiership, le club du talonneur argentin Agustin Creevy, ou encore de l'ouvreur Paddy Jackson, frôle la correctionnel avec des dettes allant jusqu'à plus de 30 millions de livres sterling (plus de 34 millions d'euros, soit le quatrième budget du Top 14).

La seule éclaircie ? Face à l’urgence financière, la Fédération anglaise s’est offert un gros contrat avec Allianz. En échange de 100 millions de livres (118 millions d’euros), la marque d’assurance a obtenu le naming de l’emblématique stade de Twickenham, pour les dix prochaines années.

Dans ce plan, les clubs de première division obtiendront 264 millions de livres (312 millions d’euros) sur huit ans. En échange, ils devront se soumettre à tous les désirs du XV de la Rose au sujet de 25 joueurs (à définir) qui seront sous contrat hybrides avec la sélection.

Déjà installés en Irlande, ces contrats laisseront au sélectionneur, Steve Borthwick en Angleterre, avoir un contrôle sur les joueurs en question, contre une indemnité plus élevée. L’Angleterre envisage aussi de s’entourer de ses voisins. Selon le Telegraph , après la Coupe du monde 2023, des discussions auraient démarré avec les dirigeants de l’United Rugby Championship. Ils ont évoqué la possibilité de créer une nouvelle compétition avec ce championnat regroupant déjà des provinces d’Irlande, Italie, Écosse, pays de Galles et d’Afrique du Sud.

L'Attrait du Top 14 Français

Pour eux, une solution se trouve de l’autre côté de la Manche. Farrell, Arundell, Vunipola, Sinkler, ils sont nombreux à avoir rejoint le Top 14, championnat le plus puissant sportivement. Il l’est aussi d’un point de vue économique avec son partenaire historique, Canal+ (696,8 millions d’euros sur 5 ans), et son salary cap élevé (10,7 millions d’euros par club contre 7,6 millions en Angleterre).

« Si tes meilleurs joueurs évoluent à l’étranger, vous ne faites que vous nuire à vous-même », expliquait Courtney Lawes, Anglais aux 105 sélections, à L’Équipe en mars dernier.

De Jonny Wilkinson dans les années 2010 à Owen Farrell aujourd’hui, la France a de bonnes relations avec les joueurs anglais. Elle sait les faire venir quitte à faire passer le pays au second plan : jouer à l’étranger prive de sélection les internationaux du XV de la Rose.

« Des joueurs d’élites dans la fleur de l’âge comme Henry Arundell, Sam Simmonds ou Jack Willis ne peuvent plus attendre que la sélection ressuscite, admet le journaliste du Times, Stephen Jones, pour Rugbyrama. Jouer pour l’Angleterre, c’était un immense honneur. Maintenant, le public est absent. Twickenham est silencieux, voire cynique. »

Henry Arundell, aujourd’hui joueur du Racing 92, racontait à l’AFP la nécessité de « bien choisir son environnement quotidien.

Budgets : quel impact sportif pour les clubs de Pro D2 ?

Le Cas Spécifique de Northampton

Il existe des exceptions à la règle qui veut que l’argent soit la clé du succès dans le sport professionnel. L’itinéraire des « Saints » jusqu’à Cardiff est un paradoxe à plus d’un titre. Champions d’Angleterre au printemps 2024 après avoir battu Bath en finale, les joueurs de Phil Dowson ont souffert cette saison en Gallagher Premiership. Seuls représentants anglais dans le tableau des quarts, ils devraient finir cette édition à la huitième place (sur dix). L’éclosion de cette équipe l’an passé était une surprise. Avec une enveloppe consacrée aux salaires juste au-dessus des sept millions d’euros, Northampton se situait à la 7e place au classement des budgets anglais. En France, les « Saints » auraient figuré à l’avant-dernière place du Top 14.

Les Talents Maison

Sur quels composants ont-ils construit la conquête de leur deuxième titre de champion d’Angleterre après celui de 2014 ? Sur des talents maison, issus de leur centre de formation, avec autour de l’emblématique Courtney Lawes, le demi de mêlée Alex Mitchell, l’ouvreur Fin Smith, les ailiers Tommy Freeman et Ollie Sleightholme, l’arrière George Furbank ou encore le deuxième ligne Alex Coles. Mais aussi sur un recrutement ciblé, intelligent.

« Northampton s’est fait une spécialité d’aller chercher des joueurs laissés de côté, de dénicher des potentiels et de les bonifier grâce à la qualité du staff et de l’académie », explique Charles Morgan, le spécialiste du Daily Telegraph. « Le meilleur exemple, c’est le numéro 8 Juarno Augustus (il est forfait pour la finale, NDLR), qui avait été international chez les moins de 20 sud africains mais qui végétait chez les Stormers. Ou encore le deuxième ligne fidjien Temo Mayanavanua dont Lyon ne voulait plus. »

La réussite de Northampton, c’est aussi celle d’un jeune manager, Phil Dowson, qui a su aller chercher les compétences de Sam Vesty pour construire son jeu d’attaque et de Lee Radford, un ancien treiziste, pour muscler sa défense. « En 2018, Northampton a recruté le Néo-Zélandais Chris Boyd qui entraînait les Hurricanes, explique Charles Morgan. Il a défini des lignes directrices, fait un travail sur la formation et il a aussi permis à Dowson, mais aussi à Vesty, de trouver leurs marques sans être exposés. Aujourd’hui, Vesty est considéré comme l’un des entraîneurs les plus innovants et son nom a été souvent avancé pour intégrer le staff des Lions Britanniques. »

Le revers du titre de 2024, c’est que les jeunes joueurs des Saints ont été appelés en équipe d’Angleterre et que le club n’a pas été mesure de jouer sur les deux tableaux, championnat et Champions Cup, faute d’un effectif conséquent. Ne pouvant pas rivaliser avec les offres du Top 14, Northampton a dû se séparer dès l’été dernier de Courtney Lawes (Brive), Lewis Ludlam (Toulon), Alex Moon (Bayonne) et Josh Matavesi (Lyon).

Car le club de la capitale anglaise de la chaussure a toujours été soucieux de son équilibre budgétaire. Jusqu’en 2016, il a été le seul en Angleterre à afficher des comptes équilibrés et même bénéficiaires. Mais il a été rattrapé à son tour par la morosité économique de l’Angleterre post-Brexit. Au printemps dernier, les Saints déploraient 2 millions d’euros de pertes.

L'Arrivée de Red Bull : Une Nouvelle Ère ?

Après la Formule 1, le football et les sports extrêmes, le rugby voit aussi Red Bull arriver dans son giron. Dans les prochains jours, voire heures, la multinationale autrichienne devrait mettre la main sur le club des Newcastle Falcons, évoluant en Premiership. Désormais, cette annonce n’a plus rien de secret. Auprès des médias, la marque de boissons énergisantes a déjà laissé fuiter auprès de nombreux médias anglo-saxons le fait qu’elle souhaitait investir dans le ballon ovale.

En effet, les déclarations faites ces derniers jours laissent à penser que les investissements faits du côté des Newcastle Falcons pourraient être massifs, à l’échelle de ce qui est habituellement observé dans le rugby. Si les clubs portés par des mécènes sont un modèle bien connu en France, les écuries gérées par des entreprises sont un mode de gestion jamais vu en Europe. En 2024, le chiffre d’affaires de Red Bull était de plus de 11 milliards de dollars et sa stratégie de communication et de promotion de ses canettes résidait en grande partie au sein de ses structures sportives. De plus, le rachat de l’équipe évoluant en première division anglaise ne se ferait pas pour un gros montant. En effet, cette dernière était en grande difficulté financière sur les dernières saisons, à l’image de nombreux clubs anglais.

L’image du club devrait être complètement transformée dans les mois à venir. Ainsi, les Newcastle Falcons devraient devenir les Newcastle Red Bulls et le stade du Kingston Park pourrait être concerné par un contrat de ‘naming’ à l’avenir. “Nous recherchons un investisseur qui ne se contente pas d'investir quelques millions de livres pour aider sur l’année.

Par ailleurs, Red Bull a toujours réussi à se démarquer par ses stratégies ambitieuses et, souvent, concluantes. En Formule 1, l’écurie a obtenu six titres de champion du monde constructeur et a porté huit de ses pilotes au titre suprême, sur les quinze dernières années.

Rugby Pass indique que les Newcastle Red Bulls pourraient prochainement signer leur premier gros coup, avec quelques regards sur l’ailier gallois Louis Rees-Zammit. Cependant, la stratégie autrichienne consisterait surtout à endiguer l’exode des joueurs formés dans le nord du pays ou révélés au Kingston Park. Isolé géographiquement de tous les autres clubs de Premiership, Newcastle profite d’une large zone de détection privilégiée.

Autres Tentatives de Sauvetage Financier

Les Wasps, propriétaires de leur propre enceinte avec la Ricoh Arena de Coventry (centre de l'Angleterre), ont publié un communiqué à la Bourse de Londres où ils annoncent proposer entre 25 et 35 millions de livres (de 35 à 50 millions d'euros) sur le marché. Le montant final que le club lèvera dépendra de l'appétit des investisseurs intéressés. Les obligations seront émises pour sept ans avec un taux d'intérêt annuel de 6,5%.

Ce renfort aux finances du club pourrait permettre aux Wasps de jouer dans la même catégorie que des poids lourds du rugby européen. "Nous pensons être à ce stade à la fin de cette saison ou à la prochaine", a expliqué le directeur général des Wasps, David Armstrong, à la BBC Radio Five Live.

En fin d'année dernière, les Wasps ont changé de stade, quittant l'Adams Park de High Wycombe (banlieue nord-ouest de Londres) pour intégrer la Ricoh Arena de Coventry, une enceinte ultra-moderne avec casino, hôtels et restaurants. Ces activités de loisirs autour du stade permettent de générer des revenus au-delà du rugby, ce qui constitue "un nouveau modèle financier pour le rugby", selon M. Armstrong. Ce déménagement a également permis au club de faire bondir sa capacité de billetterie de 10 000 à 32 000 places.

Nouvelle donne, nouvelles stars? De quoi nourrir l'ambition d'un club glorieux dans les années 2000 (quatre titres de champion d'Angleterre et deux Coupes d'Europe) mais confronté ensuite à un déclin économique. "Nous étions précédemment le deuxième club le plus pauvre de Premiership (l'élite du rugby anglais, ndlr). Nous disposerons maintenant du deuxième budget d'Europe", a souligné M. Armstrong.

Tableau comparatif des budgets des clubs de rugby en Angleterre et en France (estimations 2024)

Championnat Salary Cap (approx.) Exemples de Clubs Budget Moyen
Premiership (Angleterre) £7.6 million (€8.9 million) Northampton Saints, Newcastle Falcons Variable, mais souvent inférieur au Top 14
Top 14 (France) €10.7 million Racing 92, Toulon Plus élevé, permettant d'attirer des stars internationales

Les Causes Profondes des Difficultés Financières

  • Dettes Accumulées: Les clubs anglais ont accumulé une dette nette de 300 millions de livres lors des six derniers exercices.
  • Non-Respect du Salary Cap: Un salary cap a été introduit en 1999, mais son règlement n’a pas toujours été respecté. Malgré des efforts récents pour renforcer le contrôle, le plafond salarial reste élevé et ne permet pas aux clubs de maintenir des finances saines.
  • Impact du Covid: Les filiales contrôlant la CBS Arena (stade des Wasps) n’ont pas dégagé la trésorerie envisagée par les propriétaires.
  • Mauvaise Gestion des Infrastructures: Worcester, essentiellement financé par la dette, n’a pas développé les infrastructures autour du stade.

Comparaison avec le Modèle Français

Le rugby français repose sur des organismes comme l’A.2.R, qui surveille la gestion des clubs. Des sanctions peuvent être infligées : amendes, retrait de points, relégation, etc.

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