Superstition et Football: Une Analyse des Croyances Irrationnelles dans le Jeu

La superstition et la pensée magique sont omniprésentes dans le football, quel que soit le contexte culturel. Afin de mieux comprendre le lien étroit entre ce jeu et les croyances irrationnelles, l’article mobilise, en partant de l’analyse de quelques confessions de fans superstitieux, les réponses fournies par l’anthropologie, la philosophie de l’absurde, et la sociologie des religions.

Pas de couverture d’un grand tournoi international du football sans articles de presse sur les rituels superstitieux qu’observent les joueurs avant le match. Dans les meilleurs des cas, le journaliste prend le temps de consulter un psychologue pour fournir quelques éléments d’explication, mais la plupart du temps, il s’agit simplement d’amuser le lecteur penché sur son portable en présentant une liste de comportements bizarres du genre « Le top 10 des superstitions » ou « Les douze rituels d’avant-match les plus étranges », si ce n’est pas les superstitions « les plus folles » ou « les plus insolites ». Certains en profitent pour en faire des pièges à clic, parfois c’est un footballeur lui-même qui signe l’article, comme Mario Gomez en 2018, qui promet de couvrir la gamme entière « du plus classique au plus incongru ». La curiosité spontanée que suscitent ces copiés-collés de circonstance est fondée sur une expérience partagée.

Quel footballeur pratiquant, quel que soit son niveau, n’a jamais été tenté de s’adonner, contre toute logique rationnelle, à des rituels d’avant-match établissant un quelconque lien de cause à effet entre un comportement et un résultat escompté ? Du côté des psychologues, on a vite identifié le sport comme un refuge naturel pour des croyances irrationnelles de toute sorte.

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Dans des articles plus récents, en proposant une revue critique de travaux de recherche anglo-américains, il observe que le caractère calmant et rassurant des rituels superstitieux pratiqués par les sportifs peut effectivement permettre de produire une meilleure performance dans certaines disciplines, ce qui en retour renforce la croyance initiale. Sa conclusion est limpide : « Oui, votre superstition fonctionne, mais c’est le rituel, et non pas la superstition qui fait que vous vous sentiez mieux. Tout bon vieux rituel fera l’affaire. » Stuart Vyse rappelle par là un élément sémantique important : dans le sport, un rituel, c’est-à-dire une action répétée et codifiée qui n’a aucun lien direct avec la performance sportive elle-même, n’est pas superstitieux par essence. Il peut être effectué par le sportif dans le but tout à fait rationnel de mieux maîtriser ses émotions d’anxiété.

Et du côté des anthropologues ? Toujours à l’affût des rituels dans la vie quotidienne, les chercheurs qui ont osé s’intéresser au football ont évidemment été frappés par la présence massive de comportements ritualisés dans le football. Si Desmond Morris, à la fin des années 1970, était encore pleinement focalisé sur les joueurs, en consacrant le chapitre 20 de son exploration de « la tribu du football » à « La superstition des héros : précautions magiques et porte-bonheurs », Christian Bromberger était, vers la fin des années 1980, davantage attiré par les références au surnaturel dans les paroles et le comportement des supporters.

La superstition dans le football, sujet d’amusement quand il s’agit des stars européennes, connaît aussi sa version « hard », qui peut virer au tragique par le biais d’hystéries collectives violentes : la sorcellerie dans le football africain. Par le passé, notamment suite à l’émergence des nations africaines dans le football mondial, les anecdotes de pensée magique et d’occultisme ont été relatées sur un mode condescendant, avec des relents colonialistes à peine conscients.

Dans cet article, nous ne nous intéressons ni aux rituels des footballeurs ni aux cas extrêmes de croyances occultes, mais aux rituels superstitieux « mainstream », observés par des fans européens marqués par ailleurs par un rationalisme assumé dans leur vie quotidienne hors football.

Cas Pratiques de Superstition chez les Fans Européens

Pour illustrer ces propos, examinons de plus près les rituels superstitieux de certains fans européens.

Axel, le Professeur Suédois Fan du Bayern Munich

Axel a 54 ans, il est professeur associé dans une université suédoise. Il est spécialiste des médias et de la littérature, ses publications portent sur la poésie et la culture populaire. Il est également l’un des plus grands fans du Bayern Munich que l’on puisse imaginer. Il a également un ensemble de rituels pour s’assurer que son club favori gagne. Par exemple, il doit boire une bière munichoise lorsque l’équipe joue. La Paulaner est la plus sûre, mais la Spaten fonctionne aussi. Il est absolument interdit de boire de la Dab, qui vient de Dortmund.

Pour assurer la victoire du Bayern, Axel doit écrire en allemand le matin du jour du match. Cela aide aussi. Une action complémentaire concerne la manière d’ouvrir sa bière dans sa cuisine. La capsule de bière doit être placée à un endroit très précis sur le comptoir de la cuisine. Sinon, le match risque d’être désastreux pour le Bayern. Axel porte aussi la poisse aux penalties.

La capsule du Paulaner d’avant-match, cruciale pour le succès du Bayern. Lorsque nous discutons de ces petites procédures et rituels, nous sourions tous les deux, mais cela n’a rien de risible. C’est une affaire sérieuse. En fait, c’est tellement sérieux que certaines personnes haussent les sourcils lorsqu’elles entendent parler des petites superstitions qui entourent la passion d’Axel pour le football. « Tu ne peux pas en parler à tout le monde », dit-il, « certains pensent que tu es un peu fou. » Il y a chez lui sans le moindre doute une prise de conscience du caractère quelque peu irrationnel de ces rituels que la société moderne, technologiquement avancée, devrait laisser dans le passé, d’après le discours dominant en la matière.

Axel aime également l’équipe nationale allemande et, de la même manière, il a besoin de « faire des choses » pour l’aider à gagner. Lorsque l’Allemagne joue, il doit boire une bière allemande et éviter la nourriture provenant du pays de l’équipe adverse. Il a plusieurs preuves de la nécessité de ces précautions. En 2012, lors des championnats d’Europe, l’Allemagne a affronté l’Italie en demi-finale. Axel a oublié sa « règle alimentaire » et a mangé des pâtes pour le déjeuner. Pour les personnes extérieures, celles qui ne s’intéressent pas au football, cela peut paraître « complètement cinglé », mais une fois dans cet univers, il n’y a pas de limite aux microrituels censés aider votre équipe. D’une manière ou d’une autre, il faut pouvoir apporter son aide. Axel mentionne un collègue, également universitaire, qui aime le football italien et possède un éventail similaire de superstitions, et qui affirme que le fait d’être obligé de faire toutes ces choses signifie avoir un rôle important dans le jeu, avoir un certain contrôle sur celui-ci. Ils sont tous deux conscients du caractère presque obsessionnel compulsif de leurs actions, mais que voulez-vous, s’ils ne le font pas, leur équipe risque de perdre.

Luigi, le Statisticien Italien et ses Corrélations Prouvées

Luigi est un Italien de 49 ans, un statisticien hautement qualifié, expert en IA, qui enseigne toute l’année aux étudiants la différence entre corrélation et causalité. Dans la vie quotidienne, c’est un pragmatique des plus rationnels dont le discours est empreint d’un pessimisme désabusé teinté d’humour sarcastique. En matière de football, en revanche, il est superstitieux à souhait. Tout est basé sur des « corrélations qui ont été prouvées des centaines de fois ». Selon lui, « tout ce que vous faites en regardant un match a un effet ».

Lorsque l’Italie a évité l’élimination imminente lors de la Coupe du monde 2006, le retournement de situation a été « évidemment » dû au fait qu’il a enfilé un vieux t-shirt de Che Guevara, qu’il a ensuite porté tous les jours de match jusqu’à la victoire finale. Le plaisir que procurent de telles corrélations ne doit cependant être partagé qu’avec d’autres supporters fous de football. Les spectateurs occasionnels risquent de tout gâcher, car ils ne comprennent pas le sérieux de la chose. Il est toujours convaincu que la présence de sa petite amie de l’époque est responsable de la défaite cuisante contre l’Espagne en finale de l’Euro 2012. Mais il n’est pas rancunier : entre-temps, elle est devenue sa femme et la mère de leur fils. La défaite de 2012 n’est pas de sa faute à elle, mais bien de la sienne, car il aurait dû lui faire comprendre qu’elle n’était pas censée regarder la rencontre avec lui. En 2021, contre l’Angleterre, il l’a fait sortir du salon et l’Italie a marqué - « encore une preuve scientifique irréfutable », insiste-t-il en riant.

Plus important encore que de contribuer à la victoire : savoir faire perdre certaines équipes en « jetant un sort ». Exemple : alors qu’il voyait, déçu, la France mener 3-1 contre la Suisse en 2021, pensant que le match était virtuellement terminé, il a commencé à écouter un podcast avec son casque. Contre toute attente, les Suisses sont revenus dans le match. Il s’est alors senti obligé de continuer à écouter le même épisode du même podcast, encore et encore, jusqu’à ce que les Suisses égalisent et remportent la séance de tirs au but. Pour Luigi, l’important n’est pas la superstition, c’est le rituel.

Pour un individu qui ne croit absolument pas aux pouvoirs surnaturels et qui est familier avec des concepts psychologiques tels que le « biais de confirmation », le rituel superstitieux est un élément facétieux qui rehausse encore le plaisir de regarder le football. C’est une compensation pour l’impossibilité d’assister au match dans le stade, une façon amusante de participer et d’avoir le sentiment de « faire mon travail », comme il le dit.

Les rencontres avec Axel et Luigi en été 2024 font écho à un passage du journal intime du romancier britannique et intellectuel de renom John Lanchester, qui résumait, durant la Coupe du monde 2002, « un mois sur le sofa » pour la prestigieuse London Review of Books.

John Lanchester et ses Superstitions de Coupe du Monde

16 juin. La malchance de l’Irlande qui s’incline aux tirs au but face à l’Espagne brise le cœur. Les Espagnols sont techniquement habiles, mais ils arrêtent de jouer après l’ouverture du score et l’Irlande est la meilleure équipe pendant la plus grande partie du match et de la prolongation. Mais au moment de la séance de tirs au but, les Irlandais ratent trois penaltys. Je regarde le match chez John, parce que c’est là que j’ai regardé le dernier match de l’Irlande, qu’elle a gagné. C’est donc devenu une superstition : je devais aller chez lui pour les matchs de l’Irlande. Jackie était dans la salle quand l’Irlande a marqué, elle a donc dû rester là pour le reste du match parce qu’elle avait fourni la preuve qu’elle portait chance. Les matchs de l’Angleterre, en revanche, je dois les regarder seul, car c’est ainsi que j’ai regardé le match contre l’Argentine, et la méthode a prouvé son efficacité lorsque nous avons battu le Danemark. Au fur et à mesure qu’un tournoi comme celui-ci progresse, vous développez de plus en plus de superstitions. Si votre équipe fait un long parcours, à la fin, vous avez pratiquement inventé une nouvelle religion.

De toute évidence, il s’agit ici d’individus dotés à la fois de capacités intellectuelles remarquables et d’une culture générale étendue. Ce sont des professionnels de haut niveau dans leurs activités respectives. Ils possèdent une distance ironique indéniable envers leur propre irrationalité quand il s’agit de football. Dans les trois cas, l’application (stricte !) de rituels qu’on peut qualifier de superstitieux, participe de l’augmentation du plaisir de suivre un match et toute la saison. Qui plus est, elle permet d’établir une connivence avec d’autres fans qui « savent ». Bien entendu, le match de football leur donne un feedback immédiat sur l’efficacité de leurs rituels, et inévitablement, ils doivent parfois constater que la superstition s’est avérée défaillante.

Dans ces cas, ils ont recours à des procédés bien connus pour résoudre une dissonance cognitive : ils apportent une cognition complémentaire, soit en accusant un facteur externe (une personne, une circonstance, un objet, etc.), soit en s’accablant eux-mêmes pour avoir honteusement failli de respecter le protocole complexe préétabli. Les objets de leur superstition, « classiques » pour la plupart, se ressemblent : boissons et repas, vêtements de toute sorte, chants ou autres performances, lieu et positionnement dans ce lieu, ainsi que les autres personnes présentes.

Un élément commun important : l’expertise du football, acquise de longue date par une consommation qu’on devine boulimique et qui, pour l’instant encore, est partagée par bien plus d’hommes que de femmes. Enfin, ils semblent partager le désir de compenser une absence (coupable ?) du stade en apportant autant que se peut une contribution qu’ils perçoivent comme obligatoire.

La poisse menace de partout, elle doit être repoussée par tous les moyens ! L’élément le plus troublant qui ressort de ces observations est peut-être la coexistence entre leur humour tangible et le sérieux avec lequel ils persistent à respecter leurs rituels. Loin de se limiter à l’univers du football, la pensée magique est bien vivante dans nos sociétés présumées scientifiques et rationnelles.

La Pensée Magique: Perspectives Anthropologiques et Sociologiques

La compréhension de la magie qu’ont aujourd’hui de nombreuses disciplines des sciences humaines et sociales remonte à Marcel Mauss et Henri Hubert et leur Esquisse d’une théorie générale de la magie publié au tout début du xxe siècle. Mauss y explique la magie par des phénomènes collectifs qui s’apparentent à la religion. La magie se distingue toutefois de la religion en ce que ses rituels servent des objectifs techniques plutôt que de constituer le culte d’une notion sacrée. La magie peut impliquer l’utilisation de dieux, de démons et d’icônes religieuses dans sa pratique ; cependant, il y a généralement un objectif pragmatique. Mauss souligne que cet objectif est une similitude essentielle entre la magie et la science.

Émile Durkheim, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, paru en 1912, insiste également sur les similitudes entre la magie et la religion. Il écrit : « La magie, elle aussi, est faite de croyances et de rites. L’anthropologue néerlandais Peter Pels considère que « Mauss et Hubert considéraient que leur théorie de la magie contribuait à l’étude des représentations collectives et, en particulier, d’une notion de “pouvoir vague”, le mana, qui n’acquiert son statut cognitif, en tant que cause de certains effets, qu’au moment du tour de passe-passe ». Se référant à un autre anthropologue, Michael Taussig, Pels écrit en outre que : « le ...

28 des Supporters les plus FOUS du Football

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Applications de Statistiques et de Paris Sportifs sur le Football

Le football est l'une des catégories sportives ayant le plus évolué au fil des ans. Certains aspects fondamentaux, tels que le style de jeu et les conditions physiques des joueurs, sont bien différents de ceux appréciés au cours des décennies précédentes.

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