Il y a plus de cinquante ans, un avion rempli de rugbymen uruguayens s'écrasait au milieu de nulle part dans la cordillère des Andes. Nous vous racontons cette histoire remplie de drames et d'espérances.

L'épave du Fairchild FH-227 dans la Cordillère des Andes.
Le Vol Fatidique
Un Fairchild F 227 turbopropulseur de l’armée d’Uruguay décolle le 12 octobre 1972 de l’aéroport Montevideo-Carrasco pour un vol de quatre heures vers Santiago du Chili où doit se jouer un match de rugby de début de saison entre l’équipe d’un collège mariste, Old Christians, et des universitaires chiliens. Avis de tempête sur les Andes. L’avion doit se poser à Mendoza, ville argentine à l’Est de la cordillère des Andes. Le groupe y passe la nuit.
Leur avion est pris dans la tourmente, le commandant de bord est trompé par les éléments. C’est cette information erronée sur la position de l’avion qui va sceller le destin des passagers et engendrer une véritable tragédie.
Le Crash et les Premiers Jours
Douze personnes meurent au moment du crash. Le pilote meurt sur le coup. Son copilote délire mais avant de décéder lui aussi, il prononce le mot "Curico" devant le capitaine de l’équipe Marcelo Perez qui s’est précipité dans le cockpit après le crash. Les joueurs scrutent vite une carte et pensent qu’ils sont tombés côté chilien, méprise qui trompe aussi les secours à la recherche de l’épave de l’avion. Il fait -40 °C.
Entre le 13 et le dimanche 22 octobre, soit neuf jours après l’accident, six passagers décèdent de leurs blessures. Le dimanche 29 octobre (dix-septième jour), une avalanche tue huit personnes, dont le capitaine Perez.
Les secours lancent des recherches immédiatement après le crash de l’avion, mais ils ne retrouvent pas de trace de la carlingue et abandonnent au bout de huit jours.
La Lutte pour la Survie
La petite quantité de nourriture trouvée dans l’avion par les survivants, comme des bonbons, du vin et de la confiture, ne dura pas longtemps. Le froid extrême et la famine avaient déjà commencé à faire des victimes. Les corps s’empilaient les uns après les autres. En dix jours, six autres personnes étaient mortes et ceux qui survivaient s'affaiblissaient.
Le dimanche 22 octobre, un débat s’instaure pour se nourrir ou non avec les corps de leurs camarades morts. Ce sont deux étudiants en médecine d’une vingtaine d’années, l’ailier Roberto Canessa et le centre Gustavo Zerbino, qui instaurent ce sujet déterminant pour leur survie.
Le débat est terrible, les premiers prélèvements encore plus. "Nous étions en train de mourir. Quand vous avez le choix de mourir ou de se servir de la seule chose qui reste... nous avons fait ce que nous avons fait pour vivre", explique le septuagénaire.
La première nuit, des lambeaux sont déposés sur la carlingue. Entre le 29 octobre et le 23 décembre, trois personnes accompagnatrices, qui ont refusé de consommer de la chair humaine, cessent de vivre.

Les survivants du vol 571, 30 ans après la catastrophe, en 2002.
Ils prirent alors conscience d’un fait inévitable et radical : ils allaient devoir manger les morts pour vivre.
« Je n'oublierai jamais la première incision. Chaque homme était seul avec sa conscience au sommet de cette montagne infinie, par un jour plus froid et plus gris que tous ceux qui l'ont précédé ou suivi", a écrit le survivant Roberto Canessa dans ses mémoires de 2016, Tenía que sobrevivir (Je devais survivre). « Chacun de nous quatre, une lame de rasoir ou un morceau de verre à la main, avons soigneusement coupé les vêtements d'un corps dont nous ne pouvions pas supporter de regarder le visage. »
Les survivants, n’ayant accès ni à des fournitures médicales, ni au chauffage, ni à de la nourriture, utilisèrent l'épave de l'avion comme abri et se servirent de ses pièces, transformant les bagages en murs et les housses de sièges en couvertures.
En 1974, l’émission “Les Dossiers de l’écran” reçoit deux des survivants du vol 571, dont Fernando Parrado qui décrit les conditions extrêmes que lui et ses compagnons ont affrontées.
Le jeune homme raconte que lui et ses amis n'ont "absolument pas choisi les corps. Nous avons essayé d’utiliser les corps des parents qui se trouvaient encore dans l’avion le plus tard possible. Nous avons mangé cette viande crue, car nous n’avions aucun moyen de la faire chauffer ou de la faire cuire."
Roberto Canessa, qui est alors étudiant en médecine, montre à ses compagnons d’infortune comment prélever des morceaux de chair sur les corps. Un dilemme moral que tous, sans exception, finissent par accepter, guidés par leur instinct de survie : "l’homme est en fait un animal, il est composé de la même façon. Il a les mêmes éléments biologiques et chimiques. Il s’alimente et se nourrit de la même façon que les autres animaux. Je ne me souviens pas du goût, cependant je comprends que les gens soient curieux. Je crois que cela ressemble à de la viande de bœuf surgelée. Il n’y a pas de différence du point de vue chimique, il y a une différence du point de vue moral."
Fernando Parrado explique que "le fait d’être catholique a aidé bien des personnes qui étaient avec nous. Surtout parce que nous avons comparé ceci à la communion, au corps du Christ, puisque le corps du Christ a livré son corps à ses apôtres. Dans cet avion, j'ai vu mourir ma mère et ma sœur et je savais que mon père était chez lui et était très triste et bien moi, j'ai dit en une seule minute, il faut que je fasse absolument l’impossible pour sortir de là où je suis. Ce qui fait que manger de la chair humaine, c’était horrible, ça, je le reconnais. Mais cela a permis de me sauver et de retrouver mon père qui est ce qui est le plus cher au monde pour moi."
Durant l’émission, les deux survivants rencontrent les parents de l’un de leurs camarades défunts, Gustavo Nicolich, dont le corps a été “consommé”. Un acte que les parents approuvent totalement en expliquant "que le fait que notre fils ait réussi à faire que ses amis survivent est énorme pour nous. Lorsque j’ai appris la nouvelle, je l’ai parfaitement acceptée. C’est une des meilleures façons de mourir lorsqu’on peut être utile aux autres."
1973 : Les rugbymen survivants d'un crash d'avion | Archive INA
Le Père Lucien Guissard, prêtre et rédacteur en chef de "La Croix" explique "qu'une fois que l’âme s’est séparée du corps, le corps redevient un assemblage de matières chimiques, avec le respect naturellement que les Chrétiens lui doivent en raison de l’âme qui l’a animée et des sacrements qu’il a pu recevoir… Et par conséquent, rien ne s’oppose sur le plan philosophique ni sur le plan moral à ce que la chair humaine serve d'aliment pour la survivance des hommes. La vie passe avant tout le reste."
La Recherche d'Aide et le Sauvetage
Le 12 décembre, après plusieurs tentatives qui ont échoué, c’est le départ pour l’ultime chance de survie. En décembre, les survivants n'étaient plus que 16 et furent confrontés à un choix : attendre la mort ou trouver de l'aide. Un petit groupe fit le choix d’une mission de sauvetage.
Trois joueurs sont choisis : l’ailier Canessa, le deuxième ligne Parrado et le pilier Vizintin. Emportant avec eux des morceaux de chair humaine dans leurs chaussettes de rugby, Roberto Canessa et Nando Parrado, qui se croient en territoire chilien, pensent qu’ils vont très vite apercevoir l’océan Pacifique.
Canessa, Nando Parrado et Antonio Vizintín devaient escalader une montagne en espérant trouver de l'aide de l'autre côté. Ils passèrent des semaines à se préparer. Le 12 décembre, le trio prit la route. Trois jours après le début de l'expédition, Vizintín retourna au camp afin que Canessa et Parrado aient plus de chances d’aller au bout en comptant sur leurs rations limitées.
Le 22 décembre, en fin de journée et après onze jours de marche dans des conditions extrêmes, ils arrivent dans une vallée chilienne de la pré-cordillère de San Fernando. Le 20 décembre, les deux hommes aperçurent un autre être humain, Sergio Catalán Martínez, un berger chilien.

Sergio Catalan, le berger chilien qui a découvert les survivants.
Un muletier, Sergio Catalan, les aperçoit de l’autre côté d’un torrent en furie dû à la fonte des neiges. Il prend peur, s’enfuit mais, pris de remords le lendemain matin, il revient vers les deux héros hirsutes qui lui font savoir d’où ils viennent en lui lançant au-dessus de la rivière un caillou auquel ils ont accroché un message avec un bout de ficelle.
L'homme leur apporta de l’aide le lendemain et Parrado et Canessa conduisirent les autorités aux quatorze autres survivants. Le muletier (décédé en 2020 à l'âge de 91 ans) redescend alors dans la vallée pour donner l’alerte.
Le Retour et la Réaction du Monde
Après 72 jours perdus dans les Andes, tous étaient enfin sauvés. Leur témoignage enflamme le monde entier, une bulle du pape condamne leur acte (Paul VI reviendra sur cette décision et finira par les absoudre), les quatorze autres rescapés sont, à leur tour, secourus, un vol les ramenant très vite chez eux à Montevideo où s’improvise une conférence de presse dans le gymnase de leur club des Old Christians devant plusieurs milliers de personnes.
L'exaltation suscitée par le sauvetage a rapidement cédé la place à l'horreur lorsque les survivants ont admis avoir mangé de la chair humaine pour survivre. Ils se défendirent : « on ne peut pas se sentir coupable d'avoir fait quelque chose que l’on n'a pas choisi de faire », a déclaré Canessa au Washington Post en 1978.
Les questions fusent. L’emballement médiatique submerge alors les seize rescapés. Deux films et vingt-sept livres non autorisés sortent. Suivront ensuite, cette fois avec leur accord, un livre de l’Américain Graham Greene choisi après appel d’offres, puis, vingt ans après la tragédie, le film "Alive" tourné en extérieur dans les Rocheuses avec quelques survivants comme conseillers.
Les seize ne sont plus aujourd’hui que quinze. L’Uruguayen Daniel Fernandez Strauch, l’un des survivants de la tragédie andine racontée dans le film Le Cercle des neiges, est mort, jeudi 8 mai, à Montevideo, la capitale de l’Uruguay, ont annoncé ses proches. Il était âgé de 79 ans.
M. Fernandez Strauch fut l’un des protagonistes de l’odyssée vécue par seize Uruguayens pour survivre à un accident d’avion au milieu de la cordillère des Andes, en 1972, jusqu’à ce qu’ils soient secourus après avoir enduré soixante-douze jours de froid extrême.
Daniel Fernandez Strauch, qui avait 26 ans lorsqu’il s’est retrouvé bloqué dans la montagne, a été l’un de ceux qui ont organisé et distribué la nourriture à ses compagnons, avec ses cousins Eduardo et Adolfo Strauch. Ce fut « la tâche la plus horrible de toutes », avait-il reconnu dans une interview accordée à l’AFP en 2023.
Chronologie des Événements Clés
| Date | Événement |
|---|---|
| 12 octobre 1972 | Départ du vol 571 de Montevideo |
| 13 octobre 1972 | Crash dans la cordillère des Andes |
| 22 octobre 1972 | Débat sur la consommation des corps des défunts |
| 29 octobre 1972 | Avalanche tuant huit personnes |
| 12 décembre 1972 | Départ de l'expédition pour trouver de l'aide |
| 22 décembre 1972 | Contact avec le berger Sergio Catalan |
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