Nul besoin d'être un grand sociologue pour savoir que le football occupe une place importante dans nos sociétés. Depuis un peu plus d'une décennie, les travaux se multiplient sur ce sujet, des thèses de doctorat et des colloques lui sont consacrés, un séminaire « Football et sciences sociales » a lieu à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm, etc. : un champ de recherche s'est constitué autour du football, à juste titre, car il s'agit d'un véritable « fait social total ».
Après un premier chapitre sociohistorique qui cherche à éclairer le mystère de l'exceptionnelle diffusion mondiale de ce sport collectif, ce livre centré sur l'étude de la pratique du football entend présenter les travaux sur les transformations de ce monde professionnel, s'efforçant d'adopter un regard qui ne se réduise pas, comme trop souvent, à la dénonciation du « foot-business ».
Il explore ensuite le monde du football ordinaire (le football « de rue », l'apprentissage dans les clubs amateurs, etc.) pour finir par se pencher sur un nouveau champ de recherche : le football féminin.

Le Football Professionnel: Entre Mythes et Réalités
Les footballeurs professionnels sont devenus des figures médiatiques qui suscitent des réactions contradictoires : objets d'identification ou supports de célébration du triomphe du talent et de l'effort, ils font aussi l'objet de nombreuses critiques condamnant leurs attitudes et leurs revenus.
Mais leur parcours et la réalité de leur métier sont finalement méconnus. Comment sont-ils devenus ce qu'ils sont ? Comment ont-ils intégré leur culture professionnelle ? Quel sens donnent-ils à leur métier ? Quels processus sociaux sont à l'œuvre dans leur trajectoire, dans leur engagement dans le travail sportif et dans le façonnement de leurs pratiques ?
Cette « fabrication » sociale des footballeurs constitue l'objet de recherche du sociologue Julien Bertrand, qui était l'invité de la première séance du séminaire Re/Lire les sciences sociales, le 15 octobre 2012 à l'ENS de Lyon, une séance animée par Pierre Mercklé.
Julien Bertrand est maître de conférences et chercheur en sociologie du sport au laboratoire « Sports, Organisations, Identités » (SOI) à l'Université Toulouse 3. Il est également membre associé du Centre Max Weber de Lyon.
Il a publié en mai 2012 La fabrique des footballeurs aux éditions La Dispute, un ouvrage issu de sa thèse en sociologie dirigée par Bernard Lahire (voir le compte rendu dans Lectures). Dans cette recherche, il s'est intéressé aux sportifs sous l'angle de la socialisation professionnelle.
Pour cela, Julien Bertrand a enquêté dans le centre de formation d'un grand club de football français où il a observé durant trois ans le parcours de jeunes aspirants au métier de footballeur âgés de 12 à 19 ans. Son travail met en évidence le rôle de la socialisation au sein d'une institution, le club professionnel, dans la production d'une vocation, l'acquisition de dispositions physiques et sportives et l'intériorisation d'une culture spécifique.
Il montre plus généralement que la conversion au métier de footballeur est le fruit de l'imbrication des différents espaces de socialisation dans lesquels s'inscrivent les jeunes sportifs et que les relations sociales nouées à l'extérieur du monde sportif, dans les contextes familiaux, scolaires et amicaux, contribuent aussi à cet engagement.
En mettant à distance les discours souvent moralisateurs, naturalisant et psychologisant sur les footballeurs, il dévoile les conditions sociales d'accès à ce métier spécifique et montre que le corps et les performances des footballeurs, plutôt que d'être liés à un « talent naturel » ou à une volonté personnelle, sont le produit d'une construction sociale.
Julien Bertrand déconstruit ainsi l'image des footballeurs véhiculée dans les représentations communes, celle de garçons d'origine populaire doués pour le sport mais en échec scolaire, et pour qui le football est une occasion inespérée d'ascension sociale.
Pour discuter de ses travaux étaient également invités Stéphane Beaud, professeur de sociologie à l'ENS Ulm et chercheur au Centre Maurice Halbwachs où il dirige l'équipe ETT ("Enquêtes, terrains, théories"), ainsi que l'ancien footballeur international Vikash Dhorasoo, comme grand témoin pour cette séance.
Fin connaisseur du monde du football et spécialiste des classes populaires, Stéphane Beaud a publié en 2011 un essai intitulé Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud (La Découverte).
Vikash Dhorasoo est quant à lui chroniqueur sportif pour le magazine So Foot et président du mouvement collectif et populaire « Tatane » qui défend « un football durable et joyeux ».
Le texte que nous diffusons ici est un chapitre extrait de l'ouvrage de Julien Bertrand, La fabrique des footballeurs, publié en mai 2012 aux éditions La Dispute dans la collection « Corps, santé, société » (reproduction gracieuse autorisée par l'éditeur, que nous remercions). Il traite de la socialisation primaire des apprentis footballeurs recrutés dans le centre de formation et des conditions sociales qui favorisent l'émergence de dispositions sociales pour l'engagement dans le métier de footballeur.
Julien Bertrand y montre notamment l'importance de la socialisation familiale dans le développement, chez les jeunes sportifs, d'un goût pour le football et dans leur orientation vers le sport.
Table: Acteurs et Contributions dans le Football Professionnel
| Acteur | Contribution |
|---|---|
| Recruteurs | Identification de jeunes talents |
| Soigneurs | Prise en charge de la santé des joueurs |
| Entraîneurs | Développement des compétences techniques et tactiques |
| Préparateurs physiques | Amélioration de la condition physique |
| Formateurs | Encadrement et formation des jeunes |
| Agents | Négociation des contrats et gestion de carrière |
| Médias | Diffusion et couverture médiatique |
Supportérisme à Distance : Une Nouvelle Forme d'Engagement
De nombreux clubs de football suscitent, aujourd’hui, des adhésions identitaires et des mobilisations en dehors de leur territoire d’implantation. Si bien que l’affranchissement des barrières territoriales, ce que nous appelons le supportérisme à distance, constitue une donnée importante dans la réalité contemporaine du monde des supporters de football, en France comme dans bien d’autres pays européens.
Soutenir un club, tout en habitant une région géographiquement et culturellement éloignée de celle dans laquelle celui-ci est implanté, constitue une forme d’engagement qui peut pourtant surprendre. L’explication de l’effervescence pour le football s’appuie sur une réalité historique : les équipes sont attachées à un territoire sportif qu’elles expriment.
Une enquête sociologique, mêlant observations ethnographiques, entretiens et analyse documentaire, menée auprès des supporters à distance de l’Olympique de Marseille éclaire les significations de cet engouement extraterritorial.
Les impacts économiques et sociaux des grands événements sportifs
L'engagement Ultras : Entre Passion et Déviance
Ce travail de recherche porte sur l’engagement des supporters de football ultras. La plupart des recherches sur les supporters de football dégagent deux modèles de supportérisme« extrême » par rapport au supportérisme traditionnel : le modèle anglais (hooligans) et le modèle italien avec les groupes de supporters ultras.
Ces derniers sont constitués en association de loi 1901 dont les membres les plus actifs sont très majoritairement des jeunes hommes de 15 à 30 ans. Leur manière de supporter repose sur une culture partisane et des activités propres (réalisation d’animations sur l’ensemble de la tribune, recours à des chants et des gestuelles spécifiques, utilisation d’engins pyrotechniques, organisation de déplacements,etc.).

Cette recherche propose une étude détaillée du processus de constitution du collectif qu’est le groupe ultra et de son fonctionnement, à travers l’angle de la sociologie de la déviance et des notions de « sous-culture » (codes, règles, langage) ou celle de « carrière »(structure hiérarchisée, différents statuts, réputation).
Mais l’objectif de ce travail est de dépasser une lecture monographique qui s’en tiendrait à la seule étude du fonctionnement interne du groupe ultra. Cette recherche s’inscrit ainsi dans une conception interactionniste de la déviance qui nécessite d’analyser l’action des déviants - celle des ultras - mais aussi celledes personnes qui réagissent à cette déviance, en l’occurrence celles des agents des services répressifs ou chargés de la sécurité des stades.
Ce travail se propose de décrire et d’analyser les interactions entre les ultras, les groupes de supporters « adverses » et les acteurs de la sécurité (policiers, stadiers, directeurs de sécurité des stades) en privilégiant une ethnographie des situations et une description détaillée des pratiques sociales des ultras.
En développant « une perspective en terme de monde social » (Strauss) nous nous efforçons d’appréhender le spectacle des ultras comme une production collective, sans cesse négociée et ré-ajustée par rapport à celle des autres acteurs et institutions publiques.
Cette perspective permet également de travailler la façon dont les pratiques sociales et « culturelles » des ultras sont affectées notamment par le processus de criminalisation des supporters de football : les supporters ultras sont, en effet, devenus des « délinquants de stades » et la police s’est spécialisée dans la lutte contre ce phénomène sportif et urbain.
Les supporters sont désormais surveillés,identifiés, fichés, parfois « interdits de stade » ou incarcérés. Dans le cadre de cette recherche,nous avons suivi l’évolution de ce monde contraint de s’ajuster et de s’adapter à ces différentes évolutions.
L’objet de cette recherche est de décrire les processus sociaux qui traversent au quotidien le monde des ultras et qui provoquent sa segmentation et fragmentation en plusieurs « sous-mondes » (celui des interdits de stades, des supporters« indépendants » etc.).
En mobilisant les outils descriptifs et analytiques de la sociologie interactionniste qualitative, ce travail entend prolonger la discussion avec les Culturals Studies, dont les travaux ont historiquement alimenté la majorité des travaux sur le supportérisme.Cette recherche repose sur un travail de terrain ethnographique mené par observation participante, principalement parmi les supporters ultras stéphanois - les Green Angels et les Magic fans-, et par entretiens semi-directifs auprès d’ultras et d’acteurs de la sécurité(policiers, stadiers, etc.) en France et à l’étranger.
Football et Mondialisation
La question des rapports entre football et mondialisation est à l’inverse peu investie. En France, Pascal Boniface s’y est cependant essayé, avançant ainsi que « le football ne gouverne certes pas le monde. Mais il est néanmoins un élément important du rayonnement et du prestige des États » (1998 : 27).
Revenant sur plusieurs exemples, comme la fameuse « guerre du football » de 1969 entre Salvador et Honduras - exagérément attribuée à une rencontre entre les deux équipes nationales -, ou la victoire de la RDA sur la RFA lors de la Coupe du monde organisée par cette dernière en 1974, il explique que, loin d’incarner la « continuation de la guerre par d’autres moyens », les matchs de football sont davantage le reflet de tensions sociales existantes entre et au sein des nations.
Abordant un angle plus culturel, Albrecht Sonntag (2008) entend lui montrer que le football est un « révélateur, non seulement des enjeux identitaires liés à la transition entre modernité et postmodernité, mais plus généralement des sentiments et des besoins collectifs, des relations et des perceptions entre les nations, des incertitudes et des interrogations qui sont propres à notre époque » (Ibid : 9-10).
À travers la comparaison des Coupes du monde 1998 et 2006 organisées respectivement en France et en Allemagne, il développe un certain nombre de considérations sur les processus d’identifications collectives à différentes échelles, tout en revenant sur les différents facteurs avancés pour expliquer le succès universel de ce sport (accessible, dramatique, cathartique et liturgique).
Lui aussi relativise le rôle du football dans la création d’identités antagoniques - « Le football n’a pas inventé les stéréotypes nationaux. Il n’est qu’un support qui permet de réactiver des grilles de perception et d’auto-perception bien plus larges, entrées depuis longtemps dans la mémoire collective nationale » (Ibid : 169) -, et dans sa capacité à entretenir un « soft power » (Nye, 2004) : « le rôle de générateur de prestige, d’image voire de puissance, qui est souvent attribué au football en raison de sa popularité globale et de sa dimension médiatique inégalée, semble souvent exagéré » (Ibid : 210).
Il n’en reste pas moins qu’il recouvre des enjeux financiers conséquents - et croissants [1]. De leur côté, Richard Giulianotti et Roland Robertson (2009) tentent de traiter ensemble les dimensions financières et culturelles du football mondialisé.
La mondialisation (« globalization ») se caractérise selon eux plus généralement par deux traits principaux : l’intensification des interconnexions de toutes natures et l’essor d’une réflexivité associée. Plus que de mondialisation, mieux vaut cependant parler de « glocalisation » pour désigner sa phase actuelle, car celle-ci est en fait animée par une tension entre les tendances simultanées à l’uniformisation et à la différenciation culturelles, et qui traversent au premier chef le ballon rond, comme le manifeste la coïncidence d’expressions de « cosmopolitisme banal » et de « nationalisme d’exception » jusque dans l’enceinte d’un même stade.
Il s’agit finalement d’être selon eux particulièrement attentif à cette « interaction hautement complexe entre les niveaux local et global, ou le particulier et l’universel ». Sur le plan économique, c’est prioritairement l’expansion du « néo-libéralisme » [2] qui est à relever.
Ses implications sur les structures du football sont particulièrement lourdes - argent des retransmissions, dénaturation du jeu en Amérique du Sud, turbulences financières et endettement des clubs d’élite en Europe de l’Ouest. Ces derniers s’apparentent ainsi de plus en plus à ces firmes transnationales qui maintiennent des liens forts, économiques et symboliques avec leur « foyer » national, tout en se transnationalisant dans leur recrutement, leur actionnariat et leur marketing, comme l’illustre la métamorphose du club anglais de Manchester United (Boli, 2004).
Ces influences « néo-libérales » entrent du reste elles-mêmes en tension avec d’autres stratégies que les auteurs qualifient de « néo-mercantiles », à savoir des « politiques de protection et d’expansion initiées depuis 1945, principalement par des sociétés nationales mais également par des institutions supranationales et des organisations gouvernementales internationales (IGO) » (Giulianotti et Robertson, 2009 : 111).
Ce qui se traduit entre autres par des conflits plus ou moins larvés entre ces instances et les clubs les plus riches. Évoquant également l’utilisation de ce sport comme levier de la construction d’une « société civile globale », ces auteurs concluent leur étude en prédisant que « les divisions sociales et les conflits entourant la marchandisation vont se manifester avec plus d’acuité au sein du football. La distribution de revenus - droits de retransmission télévisuels, accès aux billets ou joueurs d’élite - vont faire l’objet de conflits aux niveaux national et international », accentuant un certain nombre de tendances actuelles comme « l’exclusion socio-économique des stades, le fossé compétitif grandissant entre les clubs et l’affaiblissement des structures d’attachement entre supporters et clubs » (Ibid : 165).
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