Albert Camus, figure emblématique de la littérature française, est souvent célébré pour ses romans et ses pièces de théâtre. Cependant, une facette moins connue de sa vie révèle une passion profonde et durable pour le football. De ses débuts en tant que gardien de but en Algérie à son rôle de supporter fervent en France, le football a marqué Camus de manière indélébile, influençant même sa vision de la morale et de l'existence.

Albert Camus en 1957, l'année où il reçut le Prix Nobel de Littérature.
Les Débuts d'un Gardien de But en Algérie
Tout commence à Belcourt, un quartier pauvre d’Alger, dans les années 1920. C’est là qu’Albert Camus grandit, entre le souffle de la Méditerranée et la langueur poussiéreuse des rues. À la belle saison, les gamins s’échappent sur « le champ de manœuvre, grand terrain vague qui comportait un terrain de football grossièrement tracé », écrit-il dans Le Premier Homme. « On pouvait jouer au football le plus souvent avec une balle en chiffon et des équipes de gosses, arabes et français, qui se formaient spontanément. » Le champ de manœuvre, c’est aussi le lieu d’entraînement de l’Association sportive de Montpensier, son premier club.
Camus raconte lui-même son passé de gardien de but dans un texte pour le bulletin du RUA (Racing universitaire algérois) : « J'avais débuté à l'Association sportive Montpensier. Dieu sait pourquoi... [...] Mais j'avais un ami, un velu, qui nageait au port avec moi et qui faisait du water-polo à l'ASM. » Il ajoute : « Le terrain avait plus de bosses qu'un tibia d'avant-centre en visite au stade Alenda (Oran). J'appris tout de suite qu'une balle ne vous arrivait jamais du côté où l'on croyait. Ça m'a servi dans l'existence et surtout dans la Métropole où l'on n'est pas franc du collier. Mais au bout d'un an d'ASM et de bosses, on m'a fait honte au lycée. Un universitaire devait être au RUA. »
Le RUA est un club prestigieux et, pour Camus, l'intégrer est un signe de réussite, tout comme l'a été son entrée au lycée, lui l'orphelin de père à un an, élevé par une mère et une grand-mère quasi illettrées dans le quartier populaire de Belcourt, à Alger.
Un Talent Prometteur
Grâce à sa petite taille, il plonge entre les jambes de ses adversaires, et rebondit à plat sur des terrains bosselés et jonchés de pierres. Son équipe, Camus l’adore, « pour la joie des victoires si merveilleuse lorsqu’elle s’allie à la fatigue qui suit l’effort, mais aussi pour cette stupide envie de pleurer les soirs de défaite ». Car il fallait jouer selon les règles. Virilement aussi. « Parce qu’enfin un homme est un homme. »
Même s'il n'arrête pas tous les ballons, Albert Camus jouit d'une petite notoriété au sein de l'équipe juniors du RUA. « Le meilleur de tous fut Camus, qui ne fut battu que sur cafouillage et fit une splendide exhibition », peut-on ainsi lire dans le Bulletin du RUA, après une défaite 1-0, en octobre 1930.

Albert Camus, gardien de but du Racing Universitaire d'Alger dans les années 1930.
La Fin Prématurée d'une Carrière
Deux mois plus tard, le jeune « Bébert », qui a tout juste 17 ans, apprend qu'il a la tuberculose. La carrière d'Albert Camus dans le football se termine déjà. A-t-il rêvé de devenir pro ? Peut-être... Selon son biographe américain Herbert Lottman, dans Albert Camus (éd du Seuil), l'écrivain aurait répondu à un ami lui demandant ce qu'il aurait choisi, entre le football et le théâtre, si sa santé le lui avait permis : « Le foot, sans hésiter. »
Le Football, une Source de Valeurs et de Morale
En 1957, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature. Le 18 octobre 1957, entre un France-Italie en tennis et la remise du trophée de pilote de l'année à Juan-Manuel Fangio, une place est trouvée pour annoncer « Albert Camus ancien goal du RUA prix Nobel de littérature » en une de L'Équipe. Quant à France Football, il consacre à Camus toute sa dernière page le 17 décembre 1957, juste après la remise du prix à Stockholm.
Malgré la maladie, Camus reste fidèle à cet amour de jeunesse et continue à jouer de temps en temps avec des amis, mais pas sans souffrir, comme il l'avoue dans son texte de 1953 : « En 1940, j'ai remis les crampons [...] Avant la fin de la première mi-temps, je tirais la langue des chiens kabyles qu'on rencontre à 2 heures de l'après-midi au mois d'avril à Tizi-Ouzou. »
Pour Camus, le football est bien plus qu'un simple jeu. C'est une école de la vie, un lieu d'apprentissage de valeurs essentielles. Il a écrit : « Car, après beaucoup d'années où le monde m'a offert beaucoup de spectacles, ce que, finalement, je sais de plus sûr sur la morale et les obligations des hommes, c'est au sport que je le dois, c'est au RUA que je l'ai appris. » Cette phrase, souvent raccourcie en « Ce que je sais de la morale, c'est au football que je le dois », est devenue emblématique de sa vision du sport.
Dans une interview télévisée, réalisée au Théâtre Antoine, en 1959, Camus va une fois encore mettre en avant son amour du football. « Vraiment, le peu de morale que je sais, je l'ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités. » Il ajoute : « Pour moi, je n'ai connu que dans le sport d'équipe, au temps de ma jeunesse, cette sensation puissante d'espoir et de solidarité qui accompagne les longues journées d'entraînement jusqu'au jour du match victorieux ou perdu. »
Selon Vincent Grégoire, professeur de français au Berry College, « Pour lui, le football est d'abord une question d'éthique. Gagner dans les règles, être fair-play quand on perd, apprendre à être courageux dans la défaite et humble dans la victoire. »
Catherine Camus, elle, n'a jamais entendu son père évoquer directement son passé de footballeur. « Il ne parlait jamais de lui, confie celle qui veille depuis la maison familiale de Lourmarin, dans le Luberon, sur les œuvres paternelles. En revanche, les valeurs qu'il a apprises au football, il les a inculquées à ses enfants. C'était d'abord le respect des autres, de l'adversaire bien sûr, de tout le monde, l'empathie, la solidarité... On peut dialoguer même si on n'est pas d'accord, ce qui aujourd'hui est complètement perdu. C'est abominable. »

Albert Camus a toujours revendiqué sa passion pour le ballon rond.
Un Supporter Engagé
Installé en métropole à partir de mars 1940, Albert le joueur se transforme en Camus le supporter. Il choisit un club aux mêmes couleurs, bleu et blanc, que son cher RUA : le Racing Club de Paris, qu'il va souvent soutenir au Parc des Princes. C'est d'ailleurs dans les travées de l'ancien Parc, le 20 octobre 1957, à l'occasion d'un Racing-Monaco (2-3), que la télévision française l'interroge après l'annonce de son prix Nobel.
Camus et le Foot
Le foot ne le quitte pas, même après sa mort sur les routes de l'Yonne, le 4 janvier 1960, alors qu'il remontait de Lourmarin à Paris dans la Facel Vega que conduisait son ami Michel Gallimard. Depuis 1960, le grand romancier et dramaturge repose dans la quiétude du petit cimetière de Lourmarin, commune du Vaucluse de 1 100 habitants. Ce qui n’empêche pas le public de l’Entente Sud Lubéron, issue en 2021 de la fusion des clubs de Lourmarin, Mérindol et Lauris, de suivre les rencontres ou les plateaux de Jeunes du muret le long de la ligne de touche.
L'Héritage du Football dans l'Œuvre de Camus
Finalement, là où le sport est le moins présent, c'est dans ses livres. « Le mot football est d'une étonnante rareté dans l'oeuvre de Camus », note ainsi Pierre-Louis Rey dans le Dictionnaire Albert Camus (éd. Robert Laffont).
Dans ses romans, les références au sport sont là, éparses. Ainsi, dans L'Étranger : « Ils hurlaient et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait pas », fait écho à la chanson du RUA, « le RUA, oui, oui, oui, le RUA, non, non, non, le RUA ne périra pas ! » Ou le stade de La Peste, qui sert de camp de quarantaine.
Pour lire du Camus parlant de football, il faut surtout se plonger dans Le Premier Homme (éd. Gallimard). Publié en 1994, trente-quatre ans après sa mort, ce roman inachevé (le manuscrit a été trouvé dans sa sacoche, le 4 janvier 1960) est ouvertement autobiographique.
Comme Albert Camus, le héros du livre, Jacques Cormery, est un petit pied-noir orphelin de père, qui joue au foot dans la cour du lycée, à en user « les clous à la semelle de ses souliers ». La sélection de « cet adolescent maigre et musclé, aux cheveux en broussaille et au regard emporté » comme « gardien de but titulaire de l'équipe du lycée » clôt presque le livre. Et qu'a choisi Catherine Camus pour la couverture du Premier Homme ? Une photo de son père en gardien de but bien sûr.

La couverture du roman Le Premier Homme avec une photo d'Albert Camus en tant que gardien de but.
Initiatives autour d'Albert Camus et le Football
La Ligue Méditerranée s’est associée à la Région Sud et à l’Agence Régionale du Livre (ARL) Paca pour mettre à l’honneur un auteur lié à la Méditerranée et ayant marqué l’histoire de la littérature. La Ligue invite les clubs à se rapprocher des bibliothèques pour des ateliers avec les jeunes licenciés sur le thème « Albert Camus et le football ».
L’idéal est de former un cercle assis dans lequel se trouve l’animateur. Ce dernier lance la question de départ, et veille à l’avancée de la discussion. En ce sens, il peut reformuler, synthétiser, revenir sur une notion. Il doit être le moins présent possible. Écouter la parole de chacun, la respecter. Répondre à la question, argumenter et passer la parole à quelqu’un d’autre dans le cercle en le nommant.