L'Histoire du Rugby en Afrique du Sud : De l'Apartheid à la Réconciliation

L'histoire du rugby sud-africain est indissociable de la diffusion des pratiques sportives par la matrice coloniale britannique. Inventé selon la légende par le Britannique William Web Ellis, à la Rugby School, en 1823, le rugby débarque en Afrique du Sud au port de la colonie du Cap dans les années 1860.

Rugby School, où le rugby a été inventé.

Dès 1861, la presse locale relate une première rencontre entre Bishops et Rondebosch, deux lycées anglophones d'élite. En 1875 est fondé le Hamilton Rugby Football Club, considéré comme le plus ancien club du pays. Quand les soldats britanniques importèrent le rugby en Afrique du Sud au XIXe siècle, imaginaient-ils seulement que les Afrikaners leur infligeraient quelques années plus tard et pour longtemps de mémorables déculottées sportives ?

Les Débuts du Rugby et la Ségrégation Raciale

Pour la population blanche, les sociabilités du rugby relèvent à l'école ou au club d'une pratique de distinction sociale et d'une affirmation de la supériorité raciale. De plus, ce sport s'organise au sein de réseaux sportifs et scolaires distincts et racialisés. Mais il manque encore des joueurs pour former une équipe complète. Les Boers jouent alors avec leurs frères ennemis britanniques, même si les tensions entre les deux communautés sont palpables.

Cette distinction se retrouve sur le plan institutionnel avec la création de fédérations : la South African Rugby Board pour les Blancs en 1889 et la South African Coloured Rugby Football Board en 1887. L'appropriation culturelle et politique du rugby atteint son paroxysme au sein de la communauté afrikaner, qui voit dans ce sport un moyen de contester l'hégémonie des colons britanniques et un vecteur du nationalisme afrikaner, associé au culte de la masculinité.

Lors de la seconde guerre des Boers (1899-1902), des milliers d'hommes se sont initiés au rugby dans les camps de prisonniers. Après le conflit, en 1906, une étape symbolique est franchie avec la première tournée dans les îles Britanniques d'une équipe nationale, dont l'Afrikaner Paul Roos devient le capitaine. En test-match, l’équipe d’Afrique du Sud est imbattable… jusqu’en 1956, que ce soit à l’extérieur ou à domicile.

L'Apartheid et le Rugby : Un Symbole de Division

La mise en place de l'Apartheid, en 1948, exacerbe la fragmentation politique et culturelle du rugby. En 1948, le Parti national remporte les élections et applique l’Apartheid dans tous les domaines. Le sport est un outil comme les autres pour montrer la supériorité des blancs sur les noirs.

Parmi l'arsenal législatif déployé par le gouvernement d'Apartheid, deux lois configurent particulièrement la pratique du rugby. Voté en 1953, le Separate Amenities Act légifère notamment sur l'usage des infrastructures sportives. En 1954, le Bantu Education Act divise le système éducatif en quatre sous-systèmes : Bantu, Indien, « Coloured », Blanc. Elles interdisent la mixité raciale et favorisent les populations blanches.

Pour les populations blanches, les établissements réservés aux garçons cumulent prestige académique et excellence sportive : de leurs rangs sortent aussi bien l'élite politique et économique que les futurs Springboks. La construction de l'équipe nationale se fait donc par et pour une minorité démographique.

Mais l'oppression politique ne diminue en rien la pratique du sport pour les populations de couleurs. La province de l'Eastern Cape s'affirme comme le terreau du rugby noir. Quand les écoles, fautes d'infrastructures ou de savoir-faire, ne peuvent assurer la formation, les clubs locaux prennent le relais. Mieux, la pratique du rugby s'affirme comme un outil de lutte contre le régime.

Sur le plan institutionnel, les communautés noires et métisses s'organisent pour créer en 1966 leur propre fédération, la South African Rugby Union qui promeut la pratique du rugby multiracial. A l'échelle internationale, le boycott des équipes sud-africaines a pour but de fragiliser le gouvernement afrikaner. Par exemple en 1970, les Springboks reçoivent les All Blacks pour une série de quatre matchs. Des opposants à l’apartheid ont alors envahi la piste de décollage d’Auckland dans l’optique d’empêcher l’avion des All Blacks de rejoindre l’Afrique du Sud. En 1960, comble chez les All Blacks : aucun Maori n’est sélectionné dans l’équipe néo-zélandaise pour la tournée en Afrique du Sud. L’un des piliers Néo-zélandais, Ken Gray, refusa de participer à cette série de matchs pour des raisons morales. Dans ce contexte, toute équipe qui joue contre les Springboks est encouragée : les All-Blacks de Nouvelle-Zélande restent encore aujourd'hui l'équipe de coeur pour nombre de métis et de Noirs sud-africains.

South Africa's rugby legend Francois Peinaar gets emotional remembering Nelson Mandela

La Réconciliation et la Victoire de 1995

Néanmoins, les politiques de réconciliation dans le domaine du sport accompagnent l'avènement de la démocratie en 1994, comme le prouve la fusion des deux fédérations antagonistes dès 1992. Les Springboks redeviennent fréquentables avec l’abolition de l’Apartheid le 30 juin 1991. Surtout, l'Afrique du Sud remporte son Mondial en 1995. Un homme l’attend tout particulièrement, c’est Nelson Mandela, élu président lors des premières élections démocratiques du pays en 1994.

Nelson Mandela en 1996.

Malgré la présence d'un seul joueur de couleur, Chester Williams, Mandela fait de cette victoire sportive un succès politique. Portés par tout un stade, par tout un peuple, les Springboks l’emportent face à la Nouvelle-Zélande ultra-favorite. L’année 1995 est marquée par la victoire des Springboks à la Coupe du monde dans leur propre pays. C’est lui, le capitaine, qui a reçu des mains de Nelson Mandela le trophée de la Coupe du monde en 1995. Si la victoire de l'Afrique du Sud lors du Mondial de 1995 est un puissant symbole de réconciliation et un succès politique majeur pour Mandela, le rugby conserve l'image d'un sport de Blancs.

Les Défis Persistants et l'Évolution de l'Équipe

Pourtant, malgré une politique de quotas raciaux mise en place en 1999 puis abandonnée en 2003, les Springboks demeurent une sélection où les joueurs blancs sont nettement majoritaires. Bien que le temps de l’apartheid soit désormais révolu, le groupe des trente joueurs victorieux lors de la Coupe du monde 2007 est le témoin d’un déséquilibre persistant. La première vague, de 1999 à 2004, concernait des « non-blancs » et a surtout profité aux joueurs métis.

L'inertie du rugby professionnel trouve son explication dans les inégalités raciales et sociales qui structurent le système scolaire. Anciennement réservés aux Blancs, ces écoles aux frais de scolarité extrêmement élevés maintiennent un recrutement au sein des quartiers et classes sociales les plus aisés - où les Blancs sont surreprésentés -, ce qui cantonne les élèves de couleur à une présence minimale.

En dépit de ces blocages institutionnels, des changements discrets mais fondamentaux s'opèrent. Les établissements scolaires qui forment l'élite rugbystique n'hésitent plus à recruter les joueurs de couleur à fort potentiel en leur proposant des bourses de scolarité. Si l'équipe des Springboks reste tributaire d'un système scolaire inégal et racialisé, sa composition évolue donc.

Les Springboks : Palmarès et Joueurs Emblématiques

Les Sud-Africains sont considérés comme l’une des meilleures équipes nationales au monde grâce à leurs palmarès. En tant que sport le plus pratiqué en Afrique du Sud, le rugby compte 464 477 joueurs affiliés dont 446 821 joueurs masculins et 17 656 joueuses. Ils détiennent dans leur armoire à trophée : deux Coupes du monde (1995 et 2007), trois tournois des Tri-nations (1998, 2004 et 2009) et deux Coupes d’Afrique des Nations (2000 et 2001).

Percy Montgomery détient le record du plus grand nombre de point inscrit en équipe nationale : 893. Il est sacré champion du monde avec les Springboks en 2007, compétition dans laquelle il est élu meilleur marqueur ainsi que le meilleur joueur ! Bryan Habana, actuellement joueur au RC Toulon, a marqué les esprits lors de la Coupe du monde 2007 en France. Lors de cette compétition avec, 8 réalisations, il égalise le record de meilleur marqueur d’essais alors détenu par le All-Black Jonah Lomu. En 2007 Bryan Habana devient le meilleur joueur du monde grâce à sa puissance et à sa pointe de vitesse incomparable. Le Springbok fait partie des joueurs les plus rapides de l’histoire du rugby, et enregistre régulièrement un temps de moins de 11 seconde sur 100m.

L'Évolution de l'Emblème : Du Springbok à la Protea

Si vous avez regardé les matches de l'Afrique du sud pendant cette Coupe du monde, un détail vestimentaire vous aura peut-être échappé. Vous aurez sûrement remarqué que l'emblématique antilope sauteuse, aussi appelée « Springbok » en Afrikaans, n'apparaît pas sur le torse des joueurs sud-africains lors de cette Coupe du monde au Japon. Quelles en sont les raisons ?

L'époque apartheid Sous le régime de l'apartheid (1948-1991), le rugby sud-africain reflétait très clairement la division du pays entre les populations blanches et noires. Introduit par les Britanniques à la fin du XIXe sicle, le rugby était réservé à l'élite blanche alors que les communautés métisses et noires se tournaient davantage vers le football.Adopté dès 1906 comme symbole sportif par les blancs, le « springbok » devient l'emblème des différentes équipes nationales comme le rugby ou le cricket jusqu'au début des années 90.

Longtemps utilisé pendant l'ère de la ségrégation raciale, le Springbok est considéré par le peuple comme un symbole de cette sombre période. L'apartheid est aboli le 30 juin 1991. En 1994, le Conseil National Africain essaye d'imposer la Protea (plante typique sud-africaine) comme emblème national. Le capitaine Francois Pienaar lors de la finale 1995 arborant le Springbok et la protea en dessous. Seul l'équipementier évoluera pour des contrats de plus en plus juteux, notamment grâce au deuxième titre mondial décroché en 2007.

Toujours présente aux côtés du Springbok, la protea n'est pas encore un symbole à part entière du rugby sud-africain. Il faut attendre la fin de l'année 2008 pour que les deux logos soient séparés. Le Congrès National Africain refait valoir son souhait de distinguer les deux emblèmes. Mettra-t-elle fin à cette série noire, samedi, en finale, contre l'Angleterre ?

Nous retrouvons donc la protea sur le coeur et le Bok sur la partie droite de la poitrine. En effet. Dans le monde du rugby et du sport en général, chaque équipe nationale porte un emblème. Celui-ci incarne son histoire, ses traditions et ses valeurs. Le Springbok mis de côté Nouvelle-Zélande 2011, les Sud-Africains remettent leur titre en jeu. Dilemme donc pour la Fédération sud-africaine qui dispose de deux logos sur le torse.

La sélection sud-africaine a écrit ses premières pages en bleu marine. Couleur prédominante du drapeau de la colonie du Cap (l’Afrique du Sud n’étant pas encore une entité politique unie), elle était portée par les meilleurs joueurs sud-africains à l’occasion de leur premier test match disputé en 1891 face aux Lions Britanniques. Une tenue empruntée au Diocesan College de Cape Town, l’un des premiers établissements sud-africains à pratiquer le rugby. Là-bas, pour éviter que les journalistes leur trouvent un surnom comme ils l’avaient fait avec les Néo-Zélandais rebaptisés All Blacks, leur capitaine Paul Roos suggéra d’adopter le springbok comme emblème.

Rapide, agile et capable de réaliser des bonds de deux mètres pour échapper à ses prédateurs, l’antilope sauteuse avait toutes les qualités pour devenir l’animal fétiche d’un collectif souhaitant faire ses preuves face aux puissantes nations britanniques. Vingt-six victoires en vingt-neuf rencontres, le contrat était rempli. Les décennies défilèrent, leur col blanc se parait d’une couleur or et l’équipe sud-africaine s’imposait au fil des rencontres comme l’une des nations fortes du rugby mondial.

En parallèle, leur gouvernement adoptait en 1948 une politique ségrégationniste dénommée apartheid. Durant plus de quatre décennies, une minorité blanche contrôlait le pays et édictait des lois privant les peuples noirs de leurs droits et libertés. L’abolition des derniers préceptes de l’apartheid en juin 1991 mettait fin à la répression. Longtemps divisée, la nation arc-en-ciel souhaitait faire table rase de son lourd passé. En sport, le springbok devenait un symbole controversé. À juste titre. Depuis sa création, il était l’emblème d’une équipe de rugby intégralement blanche, refusant catégoriquement que des individus de couleur puissent se mêler à l’effectif.

Trop associé à l’apartheid, l’antilope sauteuse divisait. Certains militaient pour la conserver quand d’autres souhaitaient voir sa disparition, remplacée par la fleur de protée royale. La coupe du monde de 1995 mit tout le monde d’accord. Organisée en Afrique du Sud, la compétition fut remportée par les locaux dès leur première participation. Les hommes en vert rendirent fier tout leur peuple et l’image de Nelson Mandela remettant le trophée aux mains du capitaine Francois Pienaar fit le tour du monde, donnant naissance au mythe de la nation arc-en-ciel.

Accolé à la protée jusqu’en 2008, le springbok a désormais disparu de l’emblème officiel mais conserve sa place sur la tenue, représenté dans le coin supérieur droit hormis durant la Coupe du monde. Ce changement est intervenu en 2008 après une longue polémique tournant autour de la symbolique de l'animal. Ses détracteurs avançaient que l'antilope mettait en avant le passé ségrégationniste de cette équipe qui a longtemps mis de côté les joueurs noirs en sélection.

Le Congrès national africain (ANC), qui avait pris le pouvoir, souhaitait depuis 1995 et la Coupe du monde à domicile que toutes les sélections nationales affichent enfin leur unité avec un même symbole. La Fédération nationale avait justifié ce choix historique en affirmant que le rugby «se mettait en conformité avec les Fédérations des autres sports.» A l'époque, le directeur de la Fédération sud-africaine de rugby, Johan Prinsloo, avait répliqué qu'il n'avait pas été consulté sur ce sujet et des voix s'étaient élevées contre cette idée, assurant qu'un tel changement allait provoquer un énorme manque à gagner pour la Fédération.

Pour retrouver la trace de l'antilope remplacée par le logo de la Coupe du monde imposé à toutes les équipes nationales, il faut désormais jeter un regard sur la manche de la tunique, au niveau de l'épaule gauche. Les dirigeants sud-africains rêvent de changer l’emblème des équipes nationales. Mais cette initiative rencontre des réserves. Bien que l’antilope soit liée à l’apartheid, l’opinion publique lui reste attachée.

Tableau Récapitulatif des Emblèmes des Équipes de Rugby

Équipe Emblème Signification
Afrique du Sud (Springboks) Springbok et Protea Antilope sauteuse (springbok) : adopté en 1906, lié à l'histoire du pays.
Fleur nationale (protea) : symbole d'unité et de diversité.
Angleterre Rose La rose rouge représente la noblesse et l’élégance de l’équipe anglaise. Ce choix proviendrait de la "guerre de Deux-Roses" un conflit opposant la famille royale de Lancaster qui avait une rose rouge comme symbole, à celle d'York qui arborait une rose blanche.
Écosse Chardon Le chardon est depuis des siècles le symbole du pays. Son origine remonterait au Moyen-âge et serait un hommage à la victoire des Écossais contre des envahisseurs vikings.
France Coq Gaulois En effet, en latin, le mot «gallus» signifie à la fois coq et gaulois.
Irlande Trèfle Son origine remonte à Saint Patrick, le saint patron de l’Irlande, qui utilisait le trèfle pour expliquer la Sainte Trinité aux Irlandais.
Nouvelle-Zélande (All Blacks) Fougère argentée Elle proviendrait du capitaine de l’équipe de 1888, Joe Warbrick qui choisit ce symbole en lien avec un proverbe Maori : “Quand un combattant tombe, un autre se lève. Quand une fougère meurt, une autre naît”.
Pays de Galles Poireau ou Plumes d'autruche Les soldats gallois auraient porté des poireaux sur leurs casques pour se distinguer des envahisseurs.
Australie (Wallabies) Wallaby Les médias anglais voulaient les appeler les lapins (ou rabbits) mais les Australiens ont préféré choisir un animal originaire d’Australie.

En conclusion, l'histoire du rugby sud-africain est un récit complexe de passion, de division et de réconciliation. Des terrains de jeu coloniaux aux triomphes de la Coupe du Monde, le rugby a façonné l'identité de l'Afrique du Sud et continue de jouer un rôle important dans son avenir.

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